Le Sphinx du Pacifique — Chapitre 5

Le lendemain matin, Ismaël Raynes évita soigneusement la compagnie des îliens et ne se joignit pas à eux pour monter vers la ferme. Il avait très mal dormi à la suite des événements de la veille au soir. D'ailleurs, il avait passé une grande partie de la nuit à l'oratoire à prier et à réfléchir sous le regard de Dieu. Il y avait Fag-End. Il y avait lui. Et l'un et l'autre méritaient que l'on s'attarde sur son cas. Selon son habitude, le marin songea d'abord à Fag-End, Fag-End qui avait suivi Alan Connel de son plein gré, qui avait accepté de partager leur repas tout en redoutant jusqu'au bout qu'il ne s'agisse d'un jeu barbare et qu'on aille le punir pour avoir osé dévorer tant de nourriture. Fag-End qui avait rencontré pendant quelques heures des hommes ne le torturant pas, ne l'affamant pas, ne l'humiliant pas. Fag-End qui avait manifesté de l'intérêt pour les îliens en voulant savoir qui ils étaient et pourquoi ils étaient là. Fag-End qui avait clairement laissé entendre que la religion chrétienne appartenait d'une certaine manière à sa culture. D'ailleurs, c'était à partir de la notion de pardon, introduite sciemment par le marin, qu'il avait commencé à être déstabilisé. Le pardon. L'amour. Dieu. Ni les uns ni les autres n'étaient des inconnus pour lui à en juger par son malaise, son agressivité, ses réactions de révolte et en même temps par son avidité rageuse à aller plus loin dans la compréhension. Et il y avait eu cette intuition brutale, la conviction que le portrait du petit Emmanuel qu'il venait de découvrir fortuitement avait un lien avec les paroles de pardon prononcées quelques instants plus tôt. Il l'avait tellement bien compris qu'il avait osé l'insoutenable : poser la terrible question à laquelle Ismaël n'avait pu répondre. Et pourtant le marin n'avait pas le sentiment que le pirate avait voulu lui faire mal. A la recherche de la vérité, de certitudes, d'éclaircissements, il était seulement allé trop loin dans sa quête, trop loin parce qu'il avait piétiné, sans le vouloir, le sanctuaire de son interlocuteur. Ismaël revoyait ce regard soudain humain, soudain si empreint de compassion, sentait sur ses mains le contact chaleureux des doigts nerveux du criminel, entendait ce souffle qui prononçait, d'un ton pénétré, conscient de la valeur et du poids des mots « pardonnez-moi », cela si peu après avoir rejeté toute idée de pardon. Le vengeur qui parlait de tuer ses ennemis, qu'il était loin en cet instant précis ! Comme il était proche, une fraction de seconde plus tard quand il prenait la figure de Christopher Lawrence pour cible de ses poings ! Mais le marin en était désormais convaincu, il y avait moyen de dialoguer avec Fag-End. Le pirate avait ouvert une brèche dans sa carapace de criminel sanguinaire. Il avait trahi son intelligence et une certaine forme de sensibilité. Le pardon parviendrait peut-être un jour à se glisser dans cette faille.

Par contre, quand il songeait à son propre comportement, Ismaël n'était pas content de lui du tout. Force lui était de constater qu'après douze ans, la plaie de la mort d'Emmanuel saignait toujours. Il avait souffert que Fag-End touche le portrait chéri. Or, c'était une réaction idiote. Qu'importait ce tableau ? Rationnellement, rien de concret. Toucher n'était pas interdit ni dramatique. Son amour pour Emmanuel n'avait pas besoin de ce tableau. Et pourtant... Remué, le portrait était redevenu vivant. Et vivant, Emmanuel pouvait mourir à nouveau. Tout était à recommencer. A la rigueur, Ismaël eût réussi à faire face à ce problème ridicule si Fag-End ne l'avait pas mis directement devant ses responsabilités en lui posant la seule question qui le dérangeât gravement : avait-il pardonné ? Son émotivité, sa fragilité, sa peur, sa colère prouvaient que non. La mort de l'enfant restait pour lui occasion de scandale. Il se rebellait toujours contre cette injustice. Et il devait admettre que son cœur n'avait pas totalement pardonné. Accablé par ce constat, le malheureux se sentait soudain très faible, très démuni : ces années d'épreuve, de doute, de prière, de sacrifice, de don total avaient-elles donc abouti à un retentissant échec ?

Quand la lumière du soleil lui fut voilée par une ombre grandissante et toute proche, il était à ce point de découragement, de dégoût de lui-même qu'il réagit à retardement et leva les yeux avec indifférence. Ce qu'il vit eut néanmoins l'effet magique de le faire se redresser, incrédule : devant lui se tenait Fag-End, chargé d'un fardeau qu'il reconnut pour être le corps fluet de la fillette entre aperçue trois jours plus tôt. Le pirate le considéra d'un œil pénétrant, à sa manière exigeante et cruelle qui fouillait les entrailles. Etait-ce une hallucination ? Ismaël eut la certitude qu'il était percé à jour, que les remous de son cœur avaient été découverts, que le pirate avait lu en lui comme dans un livre ouvert. Etrangement, la dureté de sa physionomie ne semblait pas exempte d'une lueur de compassion, sentiment que l'on n'eût jamais attendu d'un pareil individu. Cela ne faisait plus aucun doute : le regard de Fag-End était plus qu'un simple puits de haine.

Ismaël, sans un mot, entraîna le pirate dans la maison et, étendant un drap propre sur son lit, lui fit déposer son précieux fardeau. La fillette paraissait dans un état désespéré. Elle brûlait d'une fièvre qui avait entraîné une grave déshydratation. Les blessures causées par le félin s'étaient envenimées causant des abcès purulents. L'infection accomplissait dès lors de sinistres ravages sur un organisme débilité.

— Il faut que monsieur Lawrence s'en occupe...

— La grosse panse pleine de graisse ? coupa fort irrévérencieusement Fag-End avec un mépris qui en disait long sur son antipathie viscérale à l'égard de cet îlien devenu d'emblée un ennemi.

— Il a ses défauts, admit Ismaël, mais comme praticien, on ne peut rien lui reprocher.

— Où est-il ? demanda le pirate de manière laconique en homme qui savait que l'heure n'était pas aux polémiques ni à des règlements de comptes personnels.

— A la ferme, sans doute...

Ismaël n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le bandit était déjà hors de vue. Dix minutes plus tard, sa silhouette ondulante comme un serpent surgissait à nouveau.

— Il arrive.

Il avait fait vite, sachant que les minutes qui passaient pouvaient être mortelles. Le marin soupçonna que pour faire obéir Christopher Lawrence, il avait dû user d'arguments frappants, ce en quoi il ne se trompait pas, mais n'en fut pas contrarié. Il y avait urgence et le docteur avait trop souvent dernièrement un comportement exaspérant qui nécessitait des manières énergiques.

— Laissez-moi seul ! aboya Christopher dès qu'il entra, rouge, suant et essoufflé, talonné par Julian Wilde et Alan Connel, fort curieux d'avoir des nouvelles plus complètes que les rares mots d'explications donnés par Fag-End. Il était furieux d'avoir dû céder devant la force du pirate et d'avoir constaté que ses amis lui faisaient faux bond en ne résistant pas et même en lui conseillant d'obéir très vite.

— Seul, j'ai dit !

Fag-End, à qui cet ordre s'adressait, les trois autres îliens ayant obtempéré, ne bougea pas. Il était accroupi au pied du lit, sans intention d'en bouger. Christopher Lawrence hésita. L'orgueil l'incitait à affronter le pirate pour avoir gain de cause. La raison lui criait qu'une tentative de ce genre était vouée à l'échec et mettrait sans doute davantage en péril la vie de la blessée. La rage au cœur, il abandonna ses pensées de revanche pour se concentrer sur son devoir de médecin.

Il y avait longtemps qu'il n'avait été aussi sollicité dans ses connaissances et sa sensibilité. Il avait auparavant refusé de soigner Fag-End. Avec l'enfant, c'était impossible, justement à cause de sa jeunesse et de sa féminité. Ces deux éléments joints l'un à l'autre le rendaient vulnérable, accessible à la pitié, à la tendresse. Autant il aurait vu Fag-End agoniser sans état d'âme —à ce qu'il essayait de se persuader— autant la détresse physique de la fillette le bouleversait, tirant de lui toute l'intelligence médicale dont il était capable.

La tâche s'avérait rude. La blessée présentait des signes et des symptômes qui incitaient à l'angoisse concernant ses chances de rétablissement. Christophe Lawrence fit de son mieux, avec l'aide du pirate qui s'était délibérément institué son infirmier. Les circonstances étaient telles qu'il accepta cette présence honnie mais efficace et indispensable. Il était heureux de ne pas être seul bien qu'il ne crût pas devoir faire à son compagnon le moindre crédit d'humanité. Pour lui, il en restait convaincu, Fag-End cherchait seulement à sauver une complice.

Il n'y eut bientôt plus rien à faire qu'à surveiller l'évolution de la santé de la malheureuse. Le docteur consentit à laisser le pirate en tête à tête avec la blessée, le temps d'aller rejoindre ses amis qui se morfondaient dans l'attente de nouvelles fraîches.

— Alors ? rugit Julian Wilde en le voyant enfin émerger de la chambre.

Christopher Lawrence haussa une épaule fatiguée.

— Je ne me prononce pas... Cela a beau être une criminelle, cela me fend le cœur d'assister à ce calvaire...

— Elle n'est pas nécessairement une criminelle, réagit vivement Ismaël Raynes.

— Fag-End la couverait-il si elle n'était pas sa complice ? Cela fait deux fois qu'il se manifeste pour la sauver...

— N'est-ce pas ce que nous aurions tous fait ? demanda le professeur d'un air surpris. Tout en sachant qu'elle peut n'être qu'une autre Mary Read ou Anne Bonny ! Elle paraît si fragile, si jeune. Quel âge lui donnes-tu ?

— Plus âgée que je ne l'aurais cru à première vue. Elle est tellement maigrichonne qu'on la croirait une enfant. Mais elle est déjà femme. Sans doute a-t-elle dix-sept ou dix-huit ans...

Personne ne répondit. La présence d'une femme, d'une adolescente stupéfiait encore le quatuor masculin de l'île de l'Indépendance. Les problèmes ne manqueraient pas de surgir si elle survivait. Ils avaient tous plus ou moins l'âge d'être son père, voire son grand père pour Julian Wilde.

Christopher Lawrence qui tenait à remplir ses fonctions avec une honnêteté scrupuleuse retourna auprès de la blessée. Il n'y fit pas un long séjour. Terrifié par l'expression maléfique du pirate dont les yeux brillaient d'un éclat homicide, il ne demanda pas son reste et décampa au premier mouvement suspect.

— Il me tuera, cet animal ! gémit-il en retrouvant la sécurité du salon. Je vois ma mort inscrite dans ses prunelles jaunes...

— Bleues, rectifia Julian Wilde avec un sourire.

— Sales, sanglantes, boueuses !

Sachant combien il était inutile de continuer une stérile discussion avec l'irascible personnage, le professeur n'insista pas.

Bien qu'il fût moins raisonnable que son aîné, Christopher eut le bon sens de ne pas inutilement provoquer le pirate et préféra ne plus intervenir directement. La peur avait son mot à dire dans une aussi sage décision. Il était courageux mais ni téméraire, ni inconscient.

La nuit était tombée depuis longtemps quand Ismaël Raynes entra dans la chambre de la blessée —la sienne— et referma sans bruit la porte derrière lui.

Du feu brûlait dans la cheminée quoiqu'il ne fît pas froid. L'ombre gigantesque du pirate se projetait sur le mur, silhouette à la danse macabre qui aurait pu faire trembler un cœur moins ferme que celui du marin. Fag-End s'était brièvement retourné pour reconnaître l'identité de l'intrus et, celle-ci établie, avait poursuivi son occupation du moment. Ismaël s'approcha doucement pour mieux voir, agréablement surpris de constater, une fois de plus, que le bandit avait pour lui une tolérance qu'il ne consentait à accorder ni à Christopher Lawrence, ni même à Julian Wilde. Seul Connel, depuis l'épisode du potager, semblait agréé.

La fillette n'avait pas repris connaissance. Ismaël lui trouva pourtant meilleure mine. Il ne tarda pas à en attribuer le mérite à Fag-End qui, avec des gestes d'une infinie délicatesse nettoyait le visage diaphane et le corps trop maigre. Dernière étape de son œuvre, il se mit bientôt à démêler les cheveux bruns que la sueur, le sang et la saleté collaient ensemble. Il y avait quelque chose d'intensément émouvant et incongru à voir ce pirate, lui-même crasseux, malodorant, dévoré de vermine, aucunement désireux d'améliorer son propre aspect physique, se préoccuper de manière si dévouée de celui d'une enfant mourante. N'était-ce pas un merveilleux témoignage d'humanité ? Un homme capable de tant d'intérêt pour une plus faible possédait en lui les ressources indispensables pour effectuer une complète régénération. Comment Christopher Lawrence pouvait-il être aussi aveugle ?

La nuit fut terrible. Raynes et Fag-End n'étaient pas de trop pour veiller la malade dont la fièvre atteignait des pics très élevés. Le délire la sortait de son lit en lui donnant toutes les énergies de destruction.

Durant une provisoire accalmie, alors qu'essoufflés et épuisés par ce combat contre la mort, ils reprenaient un peu de forces en vue de la prochaine attaque, Fag-End se tourna vers son compagnon et le regarda en face :

— Vous qui avez la foi, gronda-t-il de son ton de menace qui lui était habituel, priez. Dieu vous écoutera et vous exaucera !

Le Gallois considéra le pirate d'un air perplexe, cherchant s'il y avait ironie ou sincérité dans ses propos. Il ne vit qu'un regard dur, coupant comme une lame d'acier.

— Pourquoi ce privilège ? demanda-t-il dans l'espoir d'amener son compagnon à se dévoiler davantage.

— N'avez-vous pas la foi ? rétorqua Fag-End , venimeux comme à chaque fois qu'il soupçonnait une opposition fictive ou réelle.

— Si.

— Alors, qu'attendez-vous pour prier ?

Le plus simple aurait été de répondre qu'il n'avait cessé de le faire. Mais, malgré le danger de pousser le pirate dans ses retranchements, il se risqua à insister :

— Vous croyez donc à la toute puissance de Dieu ?

Cette audace inouïe trouva un Fag-End grave et pensif, les yeux rivés sur le feu dont il subissait la fascination.

— « Si vous aviez la foi grosse comme une graine de sénevé... », cita-t-il sans quitter les flammes du regard. Car, a dit Jésus : « tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez reçu et vous l'obtiendrez... ». Vous voyez, je connais mes classiques...

Un rictus amer déforma son visage qui avait un instant abandonné son masque de haine et de cruauté.

— Cela ne m'a pas empêché de les brûler en holocauste ou en autodafé... bien au contraire !...

Il fit une nouvelle pause, lourde de révolte et de souffrance, avant de reprendre d'un ton sans réplique :

— Dieu n'existe pas !

Il y avait contradiction. Ismaël, que cette discussion passionnait tant il la sentait dense de richesse humaine et spirituelle, osa la formuler à haute voix :

— Et pourtant, vous me demandez de prier...

Fag-End tourna vivement sa tête vers le marin et le regarda en face, avec cette étonnante expression faite d'exécration et de respect qui le rendait si difficile à comprendre :

— Pour vous, Dieu existe ! C'est l'essentiel ! Priez !

Mû par une force intérieure qui l'empêcha de tenir sa langue, Ismaël murmura au mépris de toute prudence :

— Pour vous aussi ?

Il n'avait que ce qu'il méritait : son cœur se glaça en voyant la physionomie hideuse de Fag-End. Il était évident que sa question intempestive avait été interprétée comme une provocation insupportable. Mais le pirate, après un moment d'incertitude pendant lequel il lutta très visiblement contre un flot de rage dévastatrice, se calma soudain.

— Faites ! grommela-t-il avec rudesse. Faites. Si cela ne me fait pas de bien, cela ne m'en fera pas de mal. Et puis, je me doute que vous n'avez pas attendu ma permission pour implorer le Très Haut à mon sujet !

Ismaël baissa la tête. Soudain, il s'en voulait d'avoir pénétré un domaine aussi intime qui ne le concernait pas du tout. De sa part, c'était indécent. La modération de Fag-End à son égard était héroïque.

— Pardonnez-moi !

— Taisez-vous, monsieur Raynes ! rugit le pirate dont les traits se tordaient de férocité. Taisez-vous ! Je vous interdis ! Ne vous abaissez pas devant moi ! Vous êtes bon ! Vous êtes pur ! Vous êtes un être d'amour ! Ne vous souillez pas ! Je suis un être maudit, infâme qui ne tient debout que grâce à la chape de sang, de meurtre, de vilenie, de lâcheté dont il est recouvert ! J'ai volé ! J'ai trahi ! J'ai torturé ! J'ai tué ! Avec plaisir ! Je ne suis qu'un gouffre de boue et de turpitude ! Et vous osez me demander pardon ! Je vous interdis...

Le ton avait monté, éclatant en accents déchirants. Ismaël contenait difficilement son émotion devant ces aveux si particuliers. Il ne put que s'écrier :

— Fag-End, mon ami !...

— Non ! hurla le pirate, comme si le marin, par ses mots, le lardait de coups de couteau. Je ne suis pas votre ami !...

Ismaël ne maîtrisait plus la situation. D'ailleurs, le souhaitait-il ? En quelques minutes, tout avait basculé.

— Ne le voulez-vous donc pas ?

Un gémissement, presque un sanglot, fut l'écho de cette question posée d'une voix pénétrée. Le corps squelettique trembla violemment. La respiration se fit oppressée et haletante, dominant les craquements du feu. Le pirate avait même caché son visage dans ses mains crispées.

— Vous le voulez sans oser, reprit Ismaël avec cette infinie douceur qui lui était propre et qui n'était pas sans force de persuasion.

Fag-End se rebiffa, faisant soudain face au marin, plantant sur lui un regard torturé :

— Comment le pourrais-je ? gronda-t-il. Comment ? Je ne suis qu'une crapule, un...

— Homme ! acheva fermement Ismaël qui ne cessait de tenir le malheureux sous le feu magnétique de ses prunelles lumineuses. Un homme que je ne rougis pas d'appeler mon ami !

A ces paroles, le visage de Fag-End devint hagard, se décomposa. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses dents claquèrent. Sa peau vira au gris terreux. Il aurait sans doute complètement chaviré si la blessée n'avait soudain réclamé ses gardes-malades par des cris de douleur. La fièvre avait remonté et le délire repris.

Le marin et le pirate se retrouvèrent côte à côte, muets, à essayer de soulager la souffrance de l'enfant qui semblait agoniser devant eux. Leur impuissance à y parvenir les navrait. Ismaël, fidèle à sa ligne de conduite, agissait tout en priant, sans remuer les lèvres. Il mêlait dans sa prière ces deux rescapés de l'enfer, la fragile fillette et le sinistre criminel que la rencontre avec la fraternité sans concessions avait rendu si vulnérable. D'ailleurs, n'étaient-ce pas des larmes qui inondaient son visage ravagé et qui, parfois, tombaient sur le drap blanc ? Tous ses efforts pour dissimuler cette faiblesse se heurtaient à la perfidie de la nature, aux sanglots qui se bousculaient à sa gorge, à un nez qui l'obligeait à renifler outrageusement ou à s'essuyer furtivement d'un revers de bras. Ismaël remerciait le Ciel pour ces larmes. Pour lui, elles avaient une valeur régénératrice.

L'aube pointa enfin. Connel passa la tête par l'embrasure de la porte, un peu inquiet de savoir comment cette nuit s'était déroulée. Comme ses amis, il avait parfois entendu des éclats de voix, mais n'avait pas osé intervenir sans demande expresse du Gallois. C'était se donner bonne conscience à peu de frais...

— Puis-je vous être d'une aide quelconque ?

Ismaël Raynes l'accueillit comme le sauveur.

— Pas de refus ! Je vous cède ma place. C'est épuisant...

— Et lui ?

Connel désignait le pirate.

Fag-End n'allait guère être un obstacle à sa présence. Terrassé par une invincible lassitude peut-être autant morale que physique, il s'était endormi au pied du lit, comme une statue dont il avait la couleur et l'immobilité. Ce sommeil de pierre ressemblait terriblement à la mort.

Dès lors, la vie s'organisa pour les îliens avec ces deux membres supplémentaires qu'ils n'avaient d'ailleurs guère l'occasion de voir car Fag-End veillait sur sa protégée avec un soin jaloux, empêchant quiconque de l'approcher. Christopher Lawrence fulminait pour sauver les apparences mais ne se souciait guère d'affronter le loup dans sa tanière. D'autant plus qu'Ismaël l'assurait que la blessée ne manquait de rien et était parfaitement soignée par son étrange infirmier. Il était le seul à pouvoir franchir le seuil de l'antre au moins deux fois par jour. Il ne s'attardait jamais, se contentant de déposer de la nourriture et de la boisson et ensuite de récupérer les plats vides. Après la nuit qu'ils avaient passée, il avait jugé bon de maintenir une saine distance entre eux et en aucun cas de laisser Fag-End croire qu'il souhaitait s'imposer. Le pirate était encore incapable de supporter le témoignage d'une amitié désintéressée laquelle l'éprouvait d'une manière extrêmement violente. Il fallait lui laisser le temps de s'habituer à l'idée qu'autour de lui vivaient des hommes dont le désir n'était pas de l'humilier mais de cohabiter pacifiquement. Or, Fag-End, transplanté d'un monde de violence, de haine et de mensonge dans un univers de tolérance, de fraternité et vérité avait perdu ses repères. S'occuper de la blessée lui en redonnait quelques uns et en tous cas, l'obligeait à se sortir de lui-même pour se dévouer à autrui. C'était déjà un énorme pas en avant.

Au bout du cinquième jour, pour la plus grande surprise de tous, Fag-End abandonna son poste. Ravi de saisir cette opportunité alors qu'il rongeait son frein, Christopher Lawrence se précipita tandis que ses compagnons s'interrogeaient avec angoisse pour savoir si cette défection brutale n'était pas signe que la fillette avait succombé. Ils se sentirent très soulagés quand ils entendirent le docteur pousser un hurlement de rage et le virent presque aussitôt apparaître, furieux, cramoisi, brandissant sous leur nez un poignet ensanglanté dans lequel on pouvait aisément reconnaître l'empreinte de dents bien acérées.

— La petite vipère ! rugit-il. Elle ne m'a pas raté !

Après s'être lavé et s'être fait poser un bandage, il raconta qu'il était arrivé dans la chambre plein de bonnes intentions. La blessée ne l'avait pas plutôt vu à son chevet qu'elle lui avait craché au visage des insanités. Ayant mis cette réception sur le compte de la peur —il se souvenait des remarques du Gallois—, il avait voulu l'amadouer par des gestes affectueux. Mal lui en avait pris. Dès qu'il avait tenté de la toucher, elle l'avait mordu sauvagement. La réplique du belliqueux docteur ne s'était pas fait attendre. De son bras valide, pour se dégager, il avait frappé la fillette, comprenant en le faisant qu'il se comportait en imbécile. Mais le mal avait été fait. Il lui avait fallu battre en retraite.

— Fag-End l'a bien dressée. Nous voilà avec deux criminels sur le dos !

Le fait que les jours suivants, tous les îliens, y compris Ismaël Raynes connurent le même genre de rebuffades ne lui fut pas d'un grand réconfort. Il englobait les deux nouveaux venus dans une haine tenace. Alan Connel et Julian Wilde finissaient par croire, comme lui, qu'ils avaient affaire à un couple de malfaiteurs déterminés. Comme de coutume, le Gallois se distingua par une interprétation totalement différente.

— S'ils étaient complices, Fag-End n'aurait pas fui au moment précis où la petite recouvrait sa conscience.

— Alors, comment expliquez-vous que ces deux bêtes se comportent de la même manière à notre égard ?

— Les manifestations peuvent être semblables et les motivations à l'opposé.

— Allez-y, Raynes ! s'écria le docteur, moqueur. Vous semblez posséder des informations dont nous sommes dépourvus !

— Pas d'informations, monsieur Lawrence, répondit le Gallois sans s'énerver de ces attaques personnelles dès qu'il ouvrait la bouche pour manifester son désaccord avec l'avis général. Des intuitions seulement. Elles peuvent donc être fausses.

— Cessez d'ergoter ! Assumez vos choix contraires aux nôtres !

— Eh bien, tout porte à croire que la petite était prisonnière à bord de la Jane-Mary...

— Vous n'engagez que vous...

— Je n'ai jamais cherché à vous rallier à ma cause. Cependant, je crois ne pas me tromper. Elle a voulu fuir, sans doute l'a-t-elle fait avant l'explosion du bateau ce qui explique sa survie. Songez à la situation d'une enfant à bord d'un tel navire ! Elle quitte des brutes pour trouver en face d'elle d'autres hommes. Rien que des hommes ! Comment voulez-vous qu'elle ne voie pas en nous des mâles en quête de femelle ?

Les trois anglais considérèrent le Gallois avec des yeux arrondis de surprise : jamais ils n'eussent attendu un tel vocabulaire dans la bouche de leur compagnon. Il ne les avait pas habitués à un langage si crû. Cependant, les uns et les autres sentirent la justesse qui émanait de ce discours. Ismaël pouvait avoir parfaitement raison.

— Dans ce cas, quel avenir lui est laissé ? Et à nous ?

C'était Julian Wilde qui avait posé la question, visiblement soucieux. Comme il paraissait loin, le temps pas si lointain, où il affectait une indifférence hautaine aux gens et aux événements.

Le marin ne se pressa pas pour répondre tant il réfléchissait :

— Cela ne sera pas facile, finit-il par dire. Si mon intuition s'avère exacte, nous devrons avant tout nous montrer discrets, presque absents. Ce que nous avons à prouver, c'est-à-dire que nous ne sommes pas une menace pour cette enfant, nous le prouverons d'autant mieux que nous serons nous-mêmes. Ce sera une œuvre de longue haleine comme toujours lorsqu'il s'agit de restaurer une confiance qui a été trahie...

— Et Fag-End ? demanda Connel qui, depuis son premier contact avec le pirate, éprouvait comme un attachement pour lui.

— Lui aussi doit réapprendre —ou apprendre— la confiance.

— Bel héritage que ces deux oiseaux là ! Gardez-vous à droite ! Gardez-vous à gauche ! C'en est fini de notre tranquillité !

Ismaël Raynes aurait plutôt parlé d'égoïsme. Julian Wilde, quant à lui, songeait à la réflexion du Gallois qui avait prédit des jours de souffrance et de difficultés pour leur communauté. Il avait fait preuve d'une rare clairvoyance.

Tant que Fag-End avait veillé la fillette et qu'il n'avait pas fréquenté les îliens, la vie avait été acceptable. Du moment où il abandonna ses gardes, l'existence devint rapidement éprouvante car il imposa sa présence à ceux qui ne la désiraient pas. Or, sa violence était un torrent dévastateur que rien ni personne ne pouvait endiguer lorsqu'il quittait son lit à la suite d'un orage soudain. Il suffisait d'une peccadille, d'un prétexte futile, d'une contrariété anodine, le plus souvent de rien de perceptible pour que ses yeux deviennent hagards, qu'une marée sanglante les inonde et qu'il soit totalement impossible de lui opposer une résistance. Christopher Lawrence avait beau affirmer que le pirate s'en prenait toujours à lui, ses compagnons lui donnaient tort : tous étaient victimes de ces accès qu'ils qualifiaient de folie, y compris Ismaël Raynes. Là où les choses différaient, c'était dans leur prolongement. Il était évident que Fag-End fournissait de gros efforts pour contrôler son explosion quand il s'agissait du Gallois ou de Connel tandis qu'il ne cherchait absolument pas à se maîtriser devant Christopher Lawrence dont il devait sentir la haine. Entre ses crises, il travaillait ou plutôt, il épuisait son corps dans des ouvrages de Titan. Le résultat de ce surmenage ne se faisait pas attendre. Loin de lui apporter le repos physique indispensable à son équilibre, il surexcitait ses sens, le rendait plus susceptible que jamais, ce qui débouchait invariablement sur une nouvelle agression.

— Fou ! Raynes, il est fou ! Fou à lier ! Il nous faut l'enfermer ! Son esprit bat la campagne et nous avec !

Ce discours véhément d'adressait une fois de plus au marin qui tentait de trouver des circonstances atténuantes au pirate après que celui-ci ait déchargé un pistolet de six coup sur le chapeau du docteur sans toucher un seul de ses cheveux. La prouesse technique avait laissé Christopher de marbre, comme il se devait : il ne voyait dans tout cela que le fait que Fag-End jouait avec sa vie et cherchait à le faire mourir de peur.

— Oui, il faut l'enfermer. Et vous avec si vous persistez à le soutenir envers et contre tout. J'ai vraiment l'impression qu'il a plus d'importance pour vous que moi !

— Autant, monsieur Lawrence ! Autant ! répondit le marin avec son calme imperturbable et exaspérant.

— C'est bien ce que je craignais. La vie d'un honnête homme n'est pas plus à protéger que celle d'une crapule ! Voilà vos valeurs soi-disant évangéliques !

— Un homme est un homme, rétorqua le Gallois en s'animant un peu, agacé par les constantes critiques du docteur à son encontre. Et si j'ai à me dévouer ce sera d'abord pour celui qui en a le plus besoin, c'est-à-dire le pécheur.

— Bravo ! Quand je disais que vous étiez à enfermer !

— Çà suffit, Christopher ! tonna Julian Wilde d'un air mauvais. Tu as le droit de ne pas être d'accord avec Raynes, mais en aucun cas, tu n'as le droit de le ridiculiser. Sans compter qu'il a raison !

— Et de trois ! ne put s'empêcher d'ajouter l'incorrigible praticien.

Le professeur esquissa un geste éloquent qui eut pour effet miraculeux de calmer aussitôt son irascible compagnon.

— Ismaël, poursuivit-il avec beaucoup plus d'aménité, je désavoue les réactions de Christopher à votre égard. Toutefois, je tiens à vous exprimer mes doutes et mes inquiétudes. Il est évident que notre ami s'est trouvé dans un danger mortel, dont il était pleinement responsable, je ne le nie pas. Tout cela risque de finir très mal. Osez-vous toujours affirmer que Fag-End réagit ainsi pour masquer sa peur ?

Le Gallois prit son temps pour répondre. Il ne voulait pas donner l'impression d'avoir des réponses toutes faites qu'il appliquait sans discernement.

— Il me semble qu'il y a davantage que la peur désormais. Celle-ci est, malgré les apparences, mieux dominée maintenant. Par contre, je serais tenté de parler d'angoisse intérieure...

— Que c'est joli ! ricana le docteur, narquois.

— Que voulez-vous dire ? demanda Julian Wilde d'un air perplexe.

— Monsieur Lawrence va me maudire car il s'agit encore d'intuitions, je n'y peux rien...

— Jusqu'à présent, elles ne sont pas si mauvaises. Allez, parlez !

— Eh bien, je crois que Fag-End a désormais une certaine conscience de ce qu'il est. Il possède de lui-même une image extrêmement négative...

— Comment voudriez-vous qu'elle soit positive ?

Ismaël soupira :

— C'est bien là le malheur. Elle peut difficilement l'être. Mais sans un minimum de confiance en lui, de respect de lui-même, il ne pourra pas surmonter le désespoir qu'occasionne la conscience de sa déchéance...

Julian Wilde resta un moment silencieux à méditer la teneur des propos du marin.

— Voyez-vous une issue favorable à ce drame ?

— Il le faut. Nous devons être là pour cela. C'est par nous, grâce à nous, grâce à ce que nous aurons établi comme repères, comme limites, comme environnement que Fag-End et la fillette sortiront de l'ornière. .

Ce fut au tour du professeur de pousser un profond soupir.

— Autrement dit, nous avons une très lourde responsabilité.

Ismaël Raynes hocha la tête sans un mot de plus.

Comme pour donner raison aux deux hommes, Fag-End se volatilisa, tandis que la jeune fille acquérait son indépendance de manière toujours farouchement anti-sociale. Elle profitait des moments où les îliens étaient pris ailleurs pour investir leur logement. Seuls les animaux tiraient bénéfice de cette existence étrange. Les chats particulièrement. D'ordinaire, ils étaient plutôt tenus à l'écart de manière à ce qu'ils se nourrissent des bestioles qui menaçaient les récoltes engrangées ou le potager. Or, elle les attirait, leur donnant des restes, leur permettant de rentrer dans la maison, les laissant dormir sur les fauteuils et les lits. Les mauvaises habitudes seraient difficiles voire impossible à perdre.

Si la fillette était invisible, elle n'était pas immobile. Les îliens se savaient sous sa surveillance constante : Almeda grondait sourdement dès qu'elle la sentait proche, cachée derrière une porte ou un buisson. Ils en avaient pris leur parti, n'ayant rien à dissimuler. Au contraire. Ils ne manquaient jamais d'évoquer la présence de ces deux nouveaux compagnons, d'exprimer leur inquiétude sincère les concernant, de formuler des souhaits pour qu'ils intègrent leur existence le plus rapidement possible. Les réflexions hostiles de Christopher Lawrence permettaient à Julian, à Ismaël et à Alan de s'opposer à lui et d'affirmer leur différence.

Néanmoins, la situation était complexe. Les îliens voyaient très mal comment ils allaient pouvoir en sortir. Quel événement réussirait à dégripper la machine ? D'un côté se trouvait cette fillette hostile à la gente masculine de l'île. De l'autre un pirate sanguinaire qui, après quelques jours de présence, avait fui toute compagnie. C'était une attitude bien délibérée. Comme il continuait à travailler aux projets des colons, ceux-ci l'apercevaient. S'ils avaient le malheur de faire mine d'approcher, il s'évaporait aussitôt, se fondant dans une nature qu'il avait su apprivoiser.

Christopher Lawrence jubilait. Il avait décrété qu'on avait là la preuve que le pirate les rejetait, eux et l'honnêteté qu'ils représentaient et qu'il était donc irrécupérable. Julian Wilde se mordait les lèvres sans rien dire, ne sachant plus ni qui, ni quoi croire. Alan Connel était naturellement muet mais n'en pensait pas moins, d'après ce qu'on avait pu remarquer. Quant à Ismaël Raynes, il gardait pour lui le fardeau de ses angoisses. Il se sentait à son tour gagné par la peur. Car il avait observé Fag-End lorsque celui-ci était persuadé d'être seul. Ce n'était pas du voyeurisme mais un intérêt profond. Et il croyait deviner ce qui se passait dans cette âme malmenée : le désespoir l'avait atteinte et y accomplissait de silencieux et redoutables ravages. Le désespoir ou plutôt la désespérance. Car la honte avait surgi. Celle de se découvrir tellement avili, tellement dégradé par comparaison avec ceux qui l'avaient recueilli et sauvé. Pouvait-il en sortir autrement que par la mort, une mort délibérément choisie maintenant qu'il avait perdu l'estime de lui-même ? C'était sans doute pour cela qu'il rejetait toute compagnie, s'enfonçant dans une solitude qui n'était pas uniquement orgueilleuse. Or, s'il restait seul, il courait à sa perte. Ismaël en était convaincu et en perdait l'appétit, le sommeil, la paix intérieure : comment approcher ce malheureux qui refusait tout contact ? Il en souffrait d'autant plus qu'il était hanté par le souvenir de cette conversation nocturne au chevet de la blessée. Cette nuit là, Fag-End avait montré combien il était vulnérable ! Combien il était pétri de contradictions ! Il avait pleuré. Des larmes de remords. Pas encore de repentir. S'il restait englué dans ce remords, il ne parviendrait pas à s'en extraire pour renaître. Il y sombrerait. Seulement, comment le ramener vers la berge alors qu'il s'éloignait vers des sables mouvants ?