Le Sphinx du Pacifique — Chapitre 4

Comme prévu, Connel et Lawrence rentrèrent le lendemain matin, épuisés par une randonnée menée au pas de course. Ils avaient gravi la montagne d'où ils n'avaient rien vu et avaient mené une exploration minutieuse des coins les plus éloignés de chez eux. Rien ne trahissait la présence d'êtres humains. Le docteur, en revenant, avait profité de l'occasion pour ramener le cadavre de ce qui semblait bel et bien être un guépard apprivoisé, à en juger par le collier qu'il portait. Il aurait été stupide de perdre une si belle peau.

Les nouvelles rassurèrent les colons. La menace, si menace il y avait, n'était pas terrible. Une horde de criminels assoiffés de sang ne sillonnait pas l'île pour en exterminer les colons. Il pouvait s'en trouver quelques uns, mais sans doute assez mal en point, comme l'était la fillette. Par contre, la vraie menace était Fag-End qui, depuis qu'il avait récupéré quelques forces, grâce aux onguents et aux médecines du docteur, redevenait le diable en personne. Julian Wilde tremblait de terreur rétrospective. Convaincu par Raynes qu'il n'avait rien à craindre du pirate, il avait à nouveau senti sur lui les serres meurtrières du bandit et n'avait dû son salut, une fois de plus, qu'à l'intervention du marin. Christopher Lawrence était furieux.

— Qu'attendez-vous pour le tuer ? Qu'il soit trop tard ? Raynes affronte ce monstre avec des airs supérieurs en nous affirmant que c'est un agneau. Libre à lui de se faire dévorer, mais qu'il respecte notre vie.

Julian Wilde était d'accord. Seul, il eût foncé sur la réserve aux munitions, saisi un revolver et l'eût déchargé entièrement sur le pirate pour être bien sûr de ne pas le rater. Il n'en pouvait plus. Il n'envisageait pas l'avenir avec ce forcené, c'était impensable. Mais assassiner un homme de sang-froid, malgré tout, était un acte qu'il ne consentait pas à commettre, surtout sous le regard de Raynes dont il connaissait l'opinion.

— Fag-End sera toujours un danger dans la mesure où nous avons aussi peur de lui que lui de nous !

Raynes s'était exprimé d'une voix très calme en observant chacun de ses trois interlocuteurs lesquels, en l'occurrence, étaient plutôt des accusateurs.

Christopher Lawrence éructa un juron sonore et vulgaire avant d'agonir son compagnon d'insultes.

— La folie de ces criminels a-t-elle déteint sur vous ? fulmina-t-il. Il faut vous enfermer. A cause de vous, nous risquons la mort à chaque instant. Sous des dehors raisonnables, vous êtes un homme très dangereux ! Cela suffit !

— Vous avez peur, monsieur Lawrence !

Le docteur leva les bras au ciel en un geste théâtral.

— Evidemment que j'ai peur ! Ne pas avoir peur relève de la débilité mentale, du crétinisme ! Quand on partage la tanière d'un lion ou d'une panthère, on sue de peur parce qu'on sait qu'on va être dévoré tout cru !

Tout en parlant, il s'arrachait sa tignasse auburn.

— Dix ans de vie commune et on découvre que l'on a côtoyé quotidiennement un insensé ! Je me demande si maintenant, je n'ai pas plus peur de vous que de Fag-End. Vous êtes une grave menace avec votre air tranquille, votre effacement, vos silences ! Tout cela dissimulait la folie.

Ismaël Raynes laissait passer l'orage sans s'émouvoir. Les excès de langage de Christopher Lawrence, trop habituels, ne l'affectaient pas outre mesure. Par contre, il se sentait beaucoup plus gêné par le regard de Julian Wilde, lourd d'un intérêt perplexe.

— Raynes, dit enfin ce dernier, profitant d'une pause respiratoire du docteur, expliquez-moi le sens de votre remarque sibylline...

Christopher Lawrence explosa littéralement, rouge violacé, la moustache en bataille, les yeux injectés de sang :

— Quoi ? Vous osez ? Julian, je vous interdis !...

Il s'interrompit net. Les yeux gris avaient pris un éclat menaçant qui le glaça sur place. Un reste de décence le retint de vitupérer davantage. Il n'oubliait pas que son aîné savait montrer son autorité et sa force de manière très intimidante.

— Raynes, expliquez-moi le sens de votre remarque sibylline, répéta posément le professeur.

Le marin hésita. Non pas qu'il fût embarrassé de justifier sa prise de position. Mais l'air de sévérité hautaine de son compagnon savait l'épouvanter, bien plus que les violences de Fag-End. Il retrouvait cette défiance instinctive du début de leurs relations. Julian Wilde dut sentir ce recul car il ajouta plus doucement :

— S'il vous plait. J'y tiens.

Raynes, malgré cet effort remarquable et perceptible, demeura tendu pour répondre :

— Je n'ai aucun droit de chercher à vous partager des convictions intimes qui frôlent la folie.

Cette réponse distante peina le professeur qui y voyait la volonté délibérée d'établir des barrières entre eux. La fierté de Raynes savait être extrêmement ombrageuse.

— Me permettez-vous d'insister ? reprit Julian Wilde avec une humilité qui ne lui était pas habituelle.

Ce fut trop pour Christopher Lawrence. Il ne supportait pas de voir son ami s'abaisser ainsi devant ce malade mental. Plutôt que de faire un esclandre, d'en venir à des extrémités brutales, il s'éloigna vers la plage. Le marin le suivit des yeux, pensivement, puis posa son regard si clair sur le professeur, cette fois d'un air plus bienveillant, presque souriant.

— Je ne veux pas avoir la responsabilité de vous avoir contaminé par mes déductions pernicieuses. Monsieur Lawrence ne me le pardonnerait pas.

— Il se comporte en imbécile ! trancha sèchement Julian Wilde. Cela me fait honte. Parlez-moi de Fag-End. Il est évident que, sauf cas de légitime défense, nous ne pouvons l'abattre de sang-froid. Je vous l'avoue, c'est pourtant cela que je voudrais faire : j'ai peur, tellement peur que cela me soulagerait de supprimer la cause de ma peur. Me comprenez-vous ?

— Je comprends, murmura Raynes. C'est exactement ce que Fag-End éprouve aussi.

— Lui ? Mais de quoi peut-il avoir peur ?

— De qui, plutôt. De nous, tout simplement.

— Mais c'est impossible. Nous ne sommes pas dangereux !

— Qu'en sait-il ? Qui sommes-nous pour lui ?

Julian Wilde considéra son compagnon d'un air intrigué, partagé entre la curiosité et l'incompréhension.

— Nous l'avons sauvé.

Raynes hocha la tête.

— Oui. Et pour quelles fins ?

Il s'arrêta un instant, puis reprit sans que le professeur ait tenté de parler.

— Pour réfléchir, nous avons besoin de nous situer dans le contexte, c'est-à-dire de voir les choses non pas sous notre angle, mais sous celui de Fag-End. Et cet angle-là est très différent du nôtre.

— Je vous écoute.

— Nous l'avons déjà dit et redit. Fag-End est un pirate, un criminel qui a la double particularité d'avoir été une sorte de chef et aussi un homme à abattre. On peut se demander pourquoi. Et quelles peuvent les conséquences morales autant que physiques. Je ne peux préjuger des causes qui ont amené à cet état de fait. Il n'en reste pas moins que nous sommes devant un homme qui n'a dernièrement connu de ses semblables que la torture, l'avilissement, la haine. Il a vécu dans la terreur. Ses derniers moments sur la Jane-Mary ont été un paroxysme d'horreur et de souffrance : il avait pleine conscience qu'on était en train de le tuer. Et il se réveille ici, entouré d'autres hommes. Honnêtes ou non. Qu'importe ? Il est un hors-la-loi. Il sait que ses propres crimes doivent être châtiés, qu'il est une menace. Il devine bien qu'on a peur de lui. N'est-il pas redoutable, lui le second d'un navire de forbans ? Il peut s'imaginer que nous ne savons pas autant de choses le concernant, mais ce qui reste de sa conscience lui crie qu'il est en danger. Il sait que la peur engendre la peur, l'attaque, la défense. Sa misérable existence ne tient qu'à un fil. Nous sommes ses ennemis. Monsieur Lawrence ne lui a-t-il pas fait face un couteau à la main ? Et de terreur, il est prêt à se débarrasser de Fag-End pour anéantir ce qu'il représente. Fag-End l'a compris. Il se défend parce qu'il se sent agressé. Il vient d'un monde de violence inouïe.

— C'est un engrenage fatal, Ismaël, murmura Julian Wilde qui avait écouté très attentivement les propos de son compagnon.

L'usage inhabituel du prénom fit jaillir une étincelle d'approbation dans les prunelles vertes. Imperceptiblement, depuis une semaine, les relations se transformaient entre ces deux êtres que tout séparait depuis dix ans.

— Il faut le rompre.

— Ne me dites pas que vous n'avez pas peur lorsque vous approchez cet individu !

Un sourire éclaira le calme visage du Gallois.

— Au risque de vous scandaliser, non, je n'ai pas peur. Pourquoi aurais-je peur ? Que peut faire Fag-End sinon me tuer ? Où est le problème ? Je ne tiens pas suffisamment à la vie pour craindre qu'elle me soit ôtée...

Julian Wilde médita quelques instants cette remarque avant de dire :

— Vous n'avez pas peur de Fag-End parce que vous n'avez pas peur de la mort... mais de la souffrance ?...

— Si elle vient, j'aviserai !

— Cette attitude devant la mort explique-t-elle donc entièrement votre sérénité devant Fag-End ?

— Pour être très honnête, je l'ignore, mais c'est efficace, vous ne trouvez pas ?

Aussi inconcevable que cela pût paraître, Julian Wilde dut admettre que le marin avait eu en parlant une expression d'humour qui le rajeunissait de vingt ans. L'instant d'après, cette ouverture lumineuse s'était refermée. Le regard était redevenu grave.

— Fag-End a besoin d'être aimé dans sa déchéance, monsieur Wilde. Et c'est cet amour fraternel total qui saura bannir la peur de son cœur.

Le professeur ne répondit pas. Il ne l'aurait pu. Un gouffre le séparait de son compagnon. Il se creusait de jour en jour avec la conscience grandissante de son existence. Et paradoxalement Ismaël Raynes lui devenait plus proche. Il découvrait en cet homme autrefois quasiment muet un frère dans l'utopie, un extrémiste libertaire, un révolté humaniste. Avec la différence que l'un restait dans les sphères intellectuelles et détachées du monde réel tandis que l'autre plongeait dans l'humain, s'impliquant jusque dans le sacrifice de sa vie.

Le pirate disparut au cours de la nuit suivante, ravivant ainsi l'inquiétude. Tant qu'il avait été dans sa chambre —ou celle de Raynes—, à demi mourant, on avait pu surveiller ses faits et gestes et parer tant bien que mal à toute éventualité d'attaque. Maintenant qu'il s'était volatilisé dans la nature, tout recommençait comme au début, chaque pas hors de la maison était une angoisse. Fag-End pouvait fondre sur le promeneur ou l'isolé pour donner libre cours à ses instincts de meurtre. Christopher Lawrence, excédé, reparla de chasse à l'homme.

Le soir du deuxième jour après cette disparition éprouvante pour les nerfs de la communauté, Connel se rendit au potager qui s'étendait à quelques dizaines de mètres au-dessus de la maison. Ismaël avait oublié de ramener du persil et du basilic et son compagnon s'était aussitôt proposé pour réparer cet oubli. Christopher ne dissimula pas son mécontentement à le voir ressortir pour cette peccadille alors qu'il commençait à faire sombre, mais le silencieux garçon ne paraissait aucunement inquiet. Julian Wilde n'osa pas intervenir non plus bien qu'il fût d'accord avec le docteur. La prudence constante pour des actes si naturels finissait par devenir intolérable.

Connel coupa donc ses herbes tranquillement puis, se redressant, crut voir dans la pénombre grandissante une silhouette bouger derrière la haie qui cachait le dépôt d'ordures végétales servant à faire du fumier. Il était sorti sans arme. Pourtant, il n'hésita pas. Il lui fallait en avoir le cœur net. Il contourna le potager pour prendre le suspect (ou la suspecte) à revers. Là, à la faible lueur du crépuscule, il reconnut le pirate, accroupi devant un tas d'immondices, triant ce qu'il trouvait pour ronger le moindre os ou dévorer la plus petite épluchure découverte. Connel, horrifié, en perdit la respiration. Un loup affamé n'aurait pas agi autrement que ce malheureux ! C'était affreux ! Fag-End était un homme, pas un animal !

Mû par un impérieux sentiment d'injustice et de révolte, il éleva la voix, au mépris de tout danger :

— Mais c'est mauvais cela !

Le pirate fit un bond qu'un régisseur de cirque eût apprécié pour sa valeur acrobatique. Puis, ramassé sur lui-même, il fixa sur l'intrus un regard de haine et de terreur, prêt à se détendre à la prochaine alerte.

Connel n'avait jamais pris parti pour ou contre Christopher Lawrence, n'avait jamais émis de jugement sur les opinions d'Ismaël Raynes. Jusqu'alors, il était resté en dehors du conflit parce que rien ne l'avait obligé à y prendre part. Or là, il se retrouvait au centre même d'un drame qui risquait fort de se solder par sa mort. Il s'était mis lui-même dans une situation inextricable. Car Fag-End était la personnification même de l'épouvante la plus sauvage : pour la surmonter, il n'avait qu'une issue, l'agression.

— J'ai faim ! J'ai faim ! hurla-t-il comme s'il avait vu dans l'intervention du colon la volonté de l'empêcher de se nourrir.

L'instant d'après, sans avoir rien anticipé, Connel gisait à terre, à la merci de l'affamé dont il sentait sur sa poitrine le contact meurtrier. Il ne cria pas. Il l'aurait pu. Il était proche de Liberty-House et ses compagnons s'ils l'avaient entendu se seraient précipités pour prendre sa défense. Il n'y consentit pas. Appeler, c'était obliger Fag-End à le tuer et forcer ses amis à le venger. Deux cadavres de trop pour cette petite île idéale.

Connel chercha les yeux du pirate, ces yeux égarés d'effroi qui trahissaient plus que tout la détresse d'un être privé du peu de nourriture qu'il avait cru s'approprier.

— Vous avez mal compris, dit-il avec ce flegme naturel chez lui, mais inconcevable dans des circonstances aussi particulières. C'est avec nous qu'il faut manger. Avec nous. Un repas normal. Pas ces déchets !

Fag-End dardait sur sa victime un regard incandescent. Son visage décharné se tordait d'angoisse. Le combat intérieur qui se livrait dans cette âme brisée de souffrance jaillissait par tous ses pores en une sueur glacée. L'instant était capital. Le pirate oscillait entre deux pôles opposés, la vie et la mort. Un rien pouvait le faire basculer dans le sang. Connel le savait. Il sentait sur lui les tremblements incoercibles du malheureux. Lorsque celui-ci déplaça ses mains, il se prépara à l'acte final. Mais Fag-End s'était contenté de les passer sur ses yeux brûlants. Ses frissons s'atténuèrent lentement. Longtemps, il considéra sa victime d'un air bientôt plus perplexe que mauvais. Sans crier intérieurement victoire, Connel sentit qu'une étape avait été franchie avec succès. Restait la partie la plus délicate, renforcer l'avantage du moment. Car il n'était pas encore libre. Fag-End le maintenait toujours sur le sol. Un geste maladroit et tout pouvait basculer à nouveau.

Le pirate poussa un profond soupir. Son regard se détourna de celui de Connel. Puis d'un bond, il sauta sur ses pieds.

— Allez !

Il faisait nuit noire désormais. Le colon distinguait seulement la silhouette squelettique, les orbites sombres où scintillaient des prunelles luisantes. Il se leva à son tour, moins lestement, soucieux de ne rien faire qui pût rejeter le pirate dans sa violence.

— Vous venez avec moi, n'est-ce pas ? murmura-t-il. Vous avez faim. Le repas est prêt...

Fag-End se pencha en avant et ramassa le persil et le basilic éparpillés sur le sol avant de les tendre à Connel.

— Merci, fit ce dernier, un peu interloqué.

Ne sachant plus que dire, il prit la direction de Liberty-House. Fag-End lui emboîta le pas.

Leur arrivée à deux fut un choc pour les trois îliens. Julian Wilde, les jambes coupées par une peur incontrôlée et incontrôlable, respirait très mal. Il dut s'asseoir d'urgence. Christopher Lawrence vibrait de colère mais sans oser la manifester ouvertement. Ismaël Raynes, prompt comme la pensée, avait ajouté un couvert à la table déjà dressée et apportait une chaise.

— Non ! Non ! Vous êtes ignobles !

Le grand pirate décharné tremblait à nouveau de tous ses membres.

A cette explosion, les îliens se figèrent, attendant anxieusement la suite des événements.

— Vous n'avez pas le droit de me torturer ainsi ! continuait le malheureux, secoué tout entier de spasmes nerveux. Vous n'avez pas le droit !

Il n'y eut qu'Ismaël Raynes pour trouver en lui l'énergie de réagir aussitôt à cette situation éprouvante. Il s'approcha du pirate et posa sa main sur son épaule, prenant soin d'éviter les plaies encore à vif. Fag-End se dégagea d'un geste violent.

— J'ai faim, moi ! Faim ! Vous entendez ?

Ismaël parvint à capter son regard.

— Et vous allez manger, dit-il d'une voix à la fois très douce et d'une extrême fermeté. Asseyez-vous.

Subjugué par cette autorité, le pirate prit place à l'endroit indiqué. Le Gallois plongea la louche dans la marmite odorante et emplit une pleine assiette qu'il posa devant l'affamé.

— Ce n'est qu'un début. Vous voyez, il y en a encore beaucoup et malgré notre appétit, nous n'allons pas finir ce plat ce soir ! Soyez sans crainte, il en restera toujours pour vous !

Fag-End ne comprenait plus. Sa brutalité se heurtait à... qu'était-ce donc ?... Comment pouvait-il nommer l'attitude de cet homme, de ces hommes ?... Ah oui... de la bonté... de la bonté...C'était cela... le mot venait de lui revenir... Il y avait longtemps qu'il l'avait oublié... Et puis non, cela ne pouvait pas être de la bonté... La bonté n'existait pas, n'avait jamais existé. Les hommes étaient des hyènes, tendaient des pièges, rivalisaient de duplicité... Allait-il se laisser prendre une fois encore à ce jeu perfide qui consistait à lui proposer une nourriture convoitée pour mieux l'avilir l'instant suivant en la lui arrachant ? Jamais !!!... Submergé par une vague de révolte, Fag-End redressa sa tête hirsute avec défi, résolut à saisir le premier prétexte pour se venger de ce supplice raffiné qu'il soupçonnait. Trois des colons s'étaient mis à table et mangeaient sans s'occuper de lui. Le quatrième, le cuisinier sans doute, s'apprêtait à s'asseoir. Son visage agréable reflétait des sentiments sincères et généreux, sans l'ombre d'une hypocrisie. Son regard droit vint trouver le sien porteur d'un encouragement silencieux, bienveillant et chaleureux. Ce fut presque un sourire qui l'illumina, non pas une de ces grimaces hideuses de cruauté moqueuse dans lesquels les pirates étaient passés experts, mais une flamme pleine de sollicitude. Il était impossible de se méprendre sur la noblesse de cet inconnu. Ni sur sa bonté.

Fag-End baissa la tête aussi vite qu'il l'avait relevée, brisé dans sa rébellion par la présence de cet être qui ressuscitait, au fond de la turpitude de son âme, les vestiges d'un monde qu'il avait cru à jamais englouti dans les fosses abyssales du crime.

Ismaël, songeur, mangea machinalement, sans faim. Le vacillement du regard fauve ne lui avait pas échappé. Il trahissait une détresse si totale, une souffrance si profonde, un désenchantement si extrême ! De quelle géhenne Fag-End sortait-il pour qu'il n'ait vu dans ce repas qu'une forme de torture ? L'avait-on affamé comme ces animaux que l'on jetait ensuite dans l'arène ? Si tel avait été son calvaire quotidien, comment ne pas comprendre qu'il pût réagir comme tel ? Les coups, la faim, l'esclavage, l'avilissement, la dégradation... Ils étaient source de haine, de vengeance... Oh mon Dieu, pria Ismaël, aidez-moi à briser ce cercle maudit. Faites-moi la grâce d'ouvrir à ce malheureux les portes du pardon ! Donnez-moi la force d'oser affirmer qu'il lui est possible d'aimer !

Pendant ce temps, Wilde et Lawrence se demandaient comment Connel avait manœuvré pour rentrer du potager avec un pirate qui semblait le suivre de relative bonne grâce. Ce taciturne compagnon possédait-il des ressources insoupçonnées ? Etait-il donc en faveur des théories altruistes du marin ? Ce qui semblait certain, c'était que Fag-End ne l'avait pas molesté.

Le dîner se prit dans un calme supérieur à celui des autres jours, chacun ruminant ses interrogations, ses doutes, ses pensées. Connel se remettait du choc émotionnel subi quelques minutes plus tôt. Il revivait la scène au ralenti et se demandait comment il se faisait que Fag-End ne l'avait pas tué raide. Julian Wilde osait à peine relever la tête de peur de devoir croiser le regard du pirate. La simple vue de ce dernier suffisait d'ailleurs à le mettre en transes. Il se sentait broyé par un étau de peur. Quant à Christopher Lawrence, il attendait impatiemment le moment de régler son compte à Alan Connel. Lui imposer à table un criminel aux mains ensanglantées, l'obliger à partager son repas, c'était vraiment une insulte inqualifiable.

Bien qu'un excès de nourriture pût être néfaste pour un estomac atrophié par un jeûne prolongé, Raynes ne voulut pas qu'une recommandation de simple prudence fût mal interprétée par le bandit. Celui-ci avait dévoré le contenu de son assiette avec une avidité goulue qui recueillit le mépris de Christopher Lawrence, choqué par ces manières animales de manger. Le rôt sonore qui suivit le scandalisa encore davantage.

— En désirez-vous d'autre ? demanda Ismaël en lui présentant à nouveau la marmite, la louche tournée dans sa direction.

Fag-End posa sur lui son regard d'aigle, fouillant ses entrailles avec la lame de sa dureté sinistre. Les îliens en furent affolés, se demandant comment le marin tenait encore debout. Mais celui-ci demeurait imperturbable.

— Oui ! grommela le pirate.

Comme Raynes avançait plus nettement le plat vers lui, il secoua la tête.

— Pas maintenant. Cela me ferait mal.

Raynes hocha la tête d'un air approbateur.

— C'est juste.

Il se leva.

— Venez voir.

D'un geste, il invita le pirate à le suivre à l'autre bout de la cuisine. Fag-End obtempéra sans rechigner, mais vigilant, ses sens tendus à l'extrême. Dès qu'il se déplaçait, ses muscles saillaient, accentuant sa ressemblance avec ces félidés dont il avait le comportement, la souplesse et la grâce sauvage.

— Regardez, reprit Ismaël. Je mets les restes là, sur le poêle. Servez-vous quand vous le désirez. Vous n'avez aucune permission à demander. Ce qui est à nous est à vous.

Derrière son dos, Christopher Lawrence faillit s'étrangler de fureur.

— Le pain est dans la huche, poursuivait tranquillement Ismaël, indifférent aux remous qu'il provoquait, le beurre est dans ce placard-ci. Le lait dans la casserole. Le thé ici. En prendrez-vous avec nous ? ajouta-t-il en s'emparant d'une grande théière fumante et en versant le sympathique breuvage dans les tasses.

Durant toute cette présentation, le visage de Fag-End s'était profondément altéré. Il acquiesça d'un air troublé, presque timidement. Ses habituels repères s'étaient effondrés devant lui. Il perdait pied.

— Du lait ? Du sucre ?

Le regard du pirate s'acéra de nouveau, cette fois sous les assauts d'une souffrance intolérable. Sa poitrine squelettique, zébrée de cicatrices, se gonfla. Les veines de son cou et de ses tempes saillirent. Ses yeux parurent prêts à sortir de leurs orbites. Incapable de se maîtriser davantage, il laissa jaillir la question qui lui brûlait les lèvres et le cœur, ce cri d'angoisse inouïe :

— Mais pourquoi ne m'affamez-vous pas ? Pourquoi ne me frappez-vous pas ?

Raynes en demeura muet d'horreur, de compassion et d'émotion. Ces deux interrogations n'étaient que des aveux, de terribles aveux ! Malheureux Fag-End !

Se domptant à suffoquer, le pirate reprit pourtant d'une voix qu'il parvint à rendre parfaitement neutre :

— Je ne prends ni sucre, ni lait, merci.

Et sans un mot de plus, il prit la tasse qui lui était destinée pour aller à l'autre bout de la pièce, auprès de la cheminée, contrariant Christopher Lawrence qui avait espéré trouver là un peu de tranquillité. Julian Wilde et Alan Connel vinrent à leur tour se caler dans leur fauteuil, n'en menant pas large. Le cri du pirate les hantait, confirmant un enfer moral et physique de longue date.

Almeda vint s'étendre devant le feu, aux pieds de Fag-End qui n'hésita pas à se pencher pour la caresser. En réponse, elle lui lécha la main. Il s'assit à son tour, faisant fi des sièges, directement sur le tapis.

— Dites donc, vous là ? Qui êtes-vous ? gronda-t-il soudain, redevenu l'animal hargneux et vindicatif qu'il était d'ordinaire.

Il considérait d'un œil plein d'animosité ces quatre hommes rassemblés devant lui, le gros quadragénaire aux allures de matamore, le hareng desséché qui devait avoir des ennuis intestinaux, l'échalas au visage d'éternel adolescent romantique et debout, l'étrange homme dont toute la personne irradiait une sorte de fluide magnétique. Quel ramassis disparate !

— Oui, poursuivit-il dans le silence général. Que pouvez-vous bien faire sur cette île déserte ? A part cultiver votre jardin comme Candide ? C'est bien joli, mais il est quand même fort éloigné du monde dit civilisé, non ? Est-ce un choix ?

La question étant adressée à la ronde, chacun aurait pu y répondre. Pour cela, il eût fallut que Connel abandonnât sa proverbiale réserve, que Christopher Lawrence consentît à voir dans le pirate un être humain —concept qu'il n'était pas prêt de faire sien—, qu'Ismaël Raynes fût convaincu des thèses de ses compagnons au point de s'en faire le porte-parole. Il ne restait donc que Julian Wilde, conscient de son impossibilité à esquiver la réponse.

Il se dévoua donc, par la force des choses. Il parla des idées qui les avaient amenés là, de leurs projets, de leurs aspirations, de leur vie quotidienne et conclut en exprimant le souhait de voir ce nouveau compagnon devenir un membre à part de leur communauté. Christopher Lawrence, de saisissement, manqua en avaler sa pipe.

Un rictus amer avait tordu la bouche du pirate à la proposition amicale de Julian Wilde. Le docteur n'était donc pas le seul qui y eût trouvé à redire !

— Depuis quand un professeur de mathématiques à la prestigieuse université d'Oxford ne sait-il plus compter ? Serait-ce l'effet de la sénilité ou de l'isolement ? L'expérience de la société parfaite aurait-elle abouti à un pareil désastre ? Connel, Lawrence, Wilde, cela fait trois ! Pas quatre ! Ce monsieur-là est-il donc exclu de votre colonie philanthropique et niaise ?

Julian Wilde, dans le désir de respecter l'individualité du Gallois et l'indépendance de ses propres choix, s'était montré d'une extrême discrétion. Il s'en repentait maintenant qu'il constatait que loin de satisfaire Fag-End, cette réserve avait attisé sa curiosité. Raynes, devinant l'embarras de son compagnon, vint aussitôt à la rescousse.

— Pas du tout, dit-il de cette voix à l'accent chantant qui lui donnait toujours une extraordinaire chaleur. Car c'est moi qui ai commencé seul ici. Ce sont les événements qui ont fait grandir la colonie.

— Seul ici ? Et pourquoi ?

Ismaël, gravement, répondit sans perdre le pirate des yeux.

— Pour apprendre à pardonner...

— A vos ennemis ! interrompit Fag-End gouailleur. Très évangélique, cela. Evidemment, c'est autre chose que Rousseau ou Voltaire. Tout aussi utopique d'ailleurs. Car on ne pardonne pas à ses ennemis. On les tue.

Ce fut dit d'un ton de haine si implacable que glacés, les colons redoutèrent le pire. Ils avaient compris que le pirate n'était pas homme à reculer devant sa sinistre logique de mort. Ismaël, une nouvelle fois, confia à Dieu cette mission de salut qu'il ne pouvait accomplir seul. Il pouvait seulement être un faible instrument de la miséricorde divine.

— Le pardon de ses ennemis est un long, un très long apprentissage, murmura Ismaël peut-être autant pour lui-même que pour le pirate.

Ce dernier dut croire que la remarque lui était personnellement destinée car il posa rudement sa tasse sur le sol et, se levant, s'approcha à deux doigts du marin. Son regard n'était que dureté et exécration.

— Et il sert à quoi, dites-moi ? Il sert à quoi ?

Ismaël ne baissa pas les yeux. Ses compagnons admirèrent son inconcevable tranquillité alors qu'il lui paraissait évident que Fag-End n'attendait qu'un mot de trop pour lui sauter à la gorge.

— Si je vous réponds à vivre...

Les yeux de Fag-End s'encrassèrent de colère et d'énervement.

— Cela ne me suffira pas, rugit-il, féroce. Je veux la vérité. Votre vérité.

Ismaël sembla se recueillir un instant. Sans doute essayait-il de faire appel à toutes ses forces humaines et à toute la grâce d'En-Haut pour apporter au criminel une réponse qui lui parût satisfaisante.

— Le pardon permet de se libérer, de respirer, de progresser. Il est une porte sur la vie. Grâce à lui, on peut enfin renaître. Pardonner, c'est affirmer la toute-puissance de l'Amour. C'est accepter d'entrer dans la foi, dans l'espérance...

— Et la charité. Saint Paul aux Corinthiens, je sais, interrompit Fag-End, goguenard. Bien sûr, pour vous, tout ce beau discours là est indissociable de Dieu ?

— Naturellement.

Médusés, les îliens assistaient sans un mot à cet échange qu'eux-mêmes ne se seraient jamais autorisés avec le Gallois. Fag-End, d'un mouvement rageur, fit volte-face et arpenta la pièce d'un pas agité comme s'il avait cherché à se calmer après avoir entendu des propos qui ne lui plaisaient pas. Il s'arrêta brusquement devant la commode du Conqueror et sur laquelle trônait, entourée de fleurs bleues, le portrait de l'enfant tant aimé. Depuis longtemps, il n'y avait plus qu'Ismaël à le voir et à l'honorer. Pour les autres, il ne représentait rien qu'un objet rendu invisible par l'habitude.

D'une main sacrilège, il arracha le cadre à sa niche florale. Derrière lui, Ismaël poussa une exclamation étouffée par l'horreur.

Le pirate, brandissant sa trouvaille, revint se planter devant le Gallois.

— L'ermitage, c'était pour lui, n'est-ce pas ? gronda-t-il d'une voix sourde. Parce qu'on vous l'avait tué ? Parce que vous vouliez pardonner à ses assassins, n'est-ce pas ? Ah, vos discours étaient du vécu ! Alors, avez-vous pardonné ?

La question finale éclata, menaçante, pleine de défi. Ismaël, épouvanté par ce choc imprévu, demeura immobile, muet et livide devant celui qui avait osé profaner son sanctuaire, plus précieux que sa vie même et qui, loin de se contenter de ce crime, y ajoutait encore la morsure d'une accusation à peine voilée. Ses yeux s'embuèrent.

A cette vue, devant la souffrance intense qui se manifestait ainsi, Fag-End se métamorphosa. Son visage se décomposa. Ce fut tout juste si ses prunelles arides ne s'humidifièrent pas dans l'émotion contagieuse. Avec une douceur que l'on n'eût pas attendu de lui, il plaça le petit cadre dans les mains inertes du Gallois, les tint un instant dans les siennes et, comme Ismaël, stupéfait, posait sur lui un regard effaré, il murmura d'une voix qui ne fut entendue que de lui seul :

— Pardonnez-moi.

Le marin allait répondre quand Christopher Lawrence, profitant de la situation, fit preuve d'une curiosité déplacée :

— Cet enfant, c'était donc votre fils ?

Ismaël n'en pouvait plus de dominer les vagues du passé, les souvenirs douloureux et l'angoisse de n'avoir pas pu répondre à la question de Fag-End, question dont il se demandait si la réponse était vraiment positive.

Le pirate réagit pour lui, avec une promptitude qui prouvait bien que le fauve demeurait parfaitement éveillé. D'ailleurs, pour les îliens qui n'avaient rien saisi de la dernière scène, cette réaction était prévisible.

— Que vous importe ? rugit Fag-End en bondissant sur le docteur que d'une ruade, il envoya rouler à terre, faisant fi de ses kilos superflus. Il l'aimait. N'est-ce pas l'essentiel ?

Christopher Lawrence n'eut aucune velléité de résistance sous les coups qui martelaient son visage. Il avait appris qu'il avait affaire à plus fort que lui. D'ailleurs l'orage fut aussi bref que violent. Sans raison apparente, le pirate s'arrêta de frapper. Avec un hurlement d'agonie, il se rua dehors, laissant les quatre hommes éberlués.

L'incident avait permis à Ismaël de recouvrer son calme. Tandis que le docteur se relevait, contusionné, la lèvre inférieure ouverte, la moustache ensanglantée, le marin dit d'une voix très ferme :

— Fag-End a raison. Emmanuel n'était pas mon fils, si par fils, vous entendez les liens du sang. Si vous croyez à ceux de l'amour, oui, il était mon fils.

Et sans un mot de plus, il sortit à son tour.

Christopher Lawrence, fou de rage, de souffrance et d'humiliation, eut un geste de haine à son encontre. Il lui fallait s'en prendre à une victime. En l'absence du marin, Connel se trouva tout désigné pour remplir ce rôle puisqu'il avait eu l'outrecuidance d'arriver à table avec le pirate et de faire ce commentaire au moment du départ de Raynes :

— Bravo ! Tant de maladresse relève d'un art consommé !

— Oh, cela suffit. D'abord, tout est de ta faute ! Qu'avais-tu besoin de nous imposer cette crapule pour que nous soyons forcés de partager notre repas avec elle ? De quoi nous couper la digestion ! Tu es satisfait du résultat, j'espère ?

Bien que d'ordinaire très placide, Connel fit preuve de vivacité pour répondre :

— Fag-End mangeait dans le dépôt d'ordures ! Je n'allais quand même pas le tolérer !

— Et pourquoi non ? C'est assez bon pour le déchet qu'il est !

Julian Wilde se dressa, l'œil noir, la mâchoire serrée.

— Garde ta mesquinerie pour toi si tu veux conserver tes dents et ton nez ! Sinon, compte sur moi pour parfaire l'œuvre de Fag-End qui s'est montré vraiment trop modéré à ton égard. Je ne le serai pas autant si tu continues dans cette voie, crois-moi !

Le professeur lui parlait rarement sur ce ton. Christopher Lawrence, la haine au cœur, ulcéré de se sentir désavoué par ses amis par la faute d'un odieux pirate qui, en plus, l'avait assommé, demeura sans répliquer. Il ne souhaitait pas recevoir le poing de son aîné dans la figure. Et il savait que celui-ci ne faisait pas de menace en l'air. Il était tout à fait capable de passer à l'acte. Tout cela pour un maudit criminel qu'il rêvait de trouer de balles... La vie était cruelle.