Le Maelstrom — Chapitre 7

Les retrouvailles avec les membres du campement sud ne furent pas à la hauteur des espérances du convalescent sans qu'il fût possible d'en rendre l'une ou l'autre partie responsable. Les garçons, livrés à eux-mêmes depuis trois semaines, s'étaient organisés sans leur camarade, l'excluant inconsciemment de leurs pensées pour survivre. Ce n'était pas par méchanceté ni indifférence car ils l'aimaient sincèrement et sa mort les aurait navrés. Seulement, comme chaque être humain, ils cherchaient avant tout à se protéger de la souffrance. En revenant parmi eux avant d'être totalement guéri, Emmanuel leur imposait une vision qu'ils rejetaient de toutes leurs fibres, celle d'un cadavre n'ayant pas assez de forces pour marcher seul, celle d'un enfant comme eux qui avait côtoyé la mort de très près. Or, ce rappel de leur condition mortelle, ils ne tenaient ni à le voir, ni à l'entendre. Alors, ils se montrèrent désagréables, insultants, mesquins.

Smith puisa dans cette situation éprouvante l'énergie pour faire preuve d'autorité. Il ne pouvait pas laisser son jeune ami subir ces reproches constants alors qu'il ne les méritait pas. Il décida de regagner avec lui le campement nord. Emmanuel qui ne comprenait rien à l'attitude de ses camarades ne fit aucune objection. Il était trop peiné par ce rejet brutal. Il se sentait aussi trop faible pour s'opposer à la décision de Smith. Il appréciait de ne pas avoir à choisir pour lui-même. Réfléchir, s'interroger étaient des activités épuisantes.

Gwénaël, lorsqu'il s'aperçut que son frère allait repartir, exigea des explications que lui fournit sans ambiguïté le marin.

— Je viens avec vous ! décréta aussitôt le benjamin des Le Quellec. Je ne veux pas rester ici, avec ces sales égoïstes. J'en ai assez, moi ! Ils se lamentent, ils sont désoeuvrés alors qu'il y a tant à faire. Mais non, ils préfèrent gémir sur leur sort plutôt que d'agir. Même Yannick ! Quand je pense qu'à Sydney, c'était lui qui me disait toujours que les naufragés devaient être courageux, qu'ils devaient construire des cabanes, une pirogue ! Un beau donneur de leçons, tiens ! Il est presque pire que les autres. Tu sais, Smith, je t'ai dit que nous jouions aux Robinsons...

— Oui, je me souviens, répondit doucement le jeune homme qui sentait que l'enfant avait le besoin de parler après des jours d'isolement dans une communauté à la dérive.

— Eh bien, Yannick, lui, a tout oublié de ce qu'il me disait. Tout ! Il pleure et se lamente en disant que nous allons tous mourir ! Cela me dégoûte ! Il a menti !

— Ne sois pas trop dur, petit frère... murmura Emmanuel qui, allongé auprès d'eux, suivait la conversation avec intérêt en attendant le départ.

— Oh, toi, tu es toujours trop indulgent ! En plus, tu n'as rien vu, rien entendu. Tu ne te rends pas compte de ce qui se passe ici ! Moi, j'en ai assez des gens qui prêchent et qui sont des lâches dans la vie !

— Nous sommes tous faibles, Gwénaël, et cela malgré nos bonnes résolutions et notre idéal !

— Tous ? Non, mon cher ! Pas toi, en tout cas ! N'est-ce pas, Smith ?

Le jeune homme, pris à témoin, n'eut pas le loisir de répondre car Emmanuel l'avait devancé :

— Moi, comme les autres, petit frère. Peut-être plus que les autres ! Parce que la vie n'est pas le jeu ! C'est la présence réelle de la mort et de la souffrance qui fait toute la différence. La mort imminente à chaque instant. La souffrance qui s'incruste...

— Justement, rétorqua l'enfant avec véhémence. Justement. C'est à cause de cela qu'il faut être doublement à la hauteur !

Emmanuel aurait bien prolongé la discussion, mais Smith ne l'entendit pas de cette oreille : son malade devait se préparer à partir et ne pas gaspiller ses forces. Quand ils seraient au campement nord, ils auraient tout le temps de parler. Gwénaël prit cette remarque comme une acceptation de sa présence.

La vie s'établit donc ainsi pour un temps, d'un côté cinq enfants sans la moindre discipline et disposant de la plupart des richesses du Saint-John, de l'autre, trois naufragés sans rien que leur amitié et leur conscience des difficultés de la situation. Car elles étaient réelles, ces difficultés. La première étant de redonner au convalescent son endurance d'antan. Or Emmanuel ressemblait à un ressort cassé. La confrontation prématurée avec le camp sud avait brisé ce qui restait de sa volonté. Il s'était imaginé revenir sur pied en l'espace de quelques heures. Il constatait qu'il n'en était rien. Et comme il restait le champion des extrêmes, il s'abandonna à sa léthargie, découragé par un combat qu'il estimait perdu d'avance.

Cette attitude était si contraire à ce que Gwénaël connaissait de son frère, toujours si volontaire, qu'il confia à Smith ses inquiétudes. Le jeune homme l'écouta avec attention. Il y avait un mois seulement qu'il avait rencontré Emmanuel, il l'avait apprécié pour ses qualités humaines, il avait soupçonné ses facultés d'énergie, mais il admettait que sa personnalité restait un mystère pour lui. Un éclairage nouveau ne pouvait que l'aider à mieux la comprendre. S'il en croyait Gwénaël, le musicien, exaspéré à l'idée de ne pas recouvrer immédiatement ses forces, allait se laisser mourir.

— Il faut que tu fasses quelque chose ! déclara le benjamin des Le Quellec. Il n'y a que toi qui le peux !

— Moi ?

— Evidemment, répondit l'enfant comme s'il s'agissait là d'une évidence que Smith était vraiment stupide de ne pas voir. Qui donc autrement ? Moi, le petit frère ? Tu es le seul adulte ! En plus, Emmanuel t'aime bien ! Il t'écoutera !

Le jeune homme réserva sa réponse. Il lui fallait constater de ses propres yeux, analyser la situation et surtout, se mettre en paix avec sa conscience qui lui reprochait d'envisager un tel rôle auprès du protégé de James Larkin, de l'instigateur de ce voyage si funeste.

— Ce sera dur, expliqua-t-il le lendemain à Gwénaël après une nuit passée à tergiverser. Je comprends ce que tu demandes et ce qu'il faut faire. Seulement, tu me haïras, tu me maudiras, tu voudras ne m'avoir jamais connu. Car il faudra que je, que nous l'obligions à secouer son apathie. Donc, il faudra le contraindre par la force. C'est cela qui sera très pénible. Mais tu as raison, si nous n'en passons pas par là, Emmanuel ne s'en sortira pas. Il est déjà moins bien qu'il y a trois jours !

— Alors, fais ! ordonna l'enfant, le visage dur.

Smith avait vu juste. Ce fut horrible pour le sensible Gwénaël qui eut très vite le sentiment que le marin exigeait trop de son frère et qu'il le faisait inutilement souffrir. Smith l'obligeait à se lever à des heures régulières, bataillait pour qu'il mange avant de l'entraîner dans le lagon faire des exercices de musculation. Il lui répétait que seul un exercice régulier et poussé lui rendrait ses forces. Emmanuel subissait, sans un mot de supplication, souvent tremblant d'épuisement, parfois en larmes, apportant à ses mouvements une détermination appliqué et pathétique. Durant ses heures de repos —car Smith faisait en sorte de bien alterner les efforts et les périodes de relâchement—, il refusait toute compagnie à part celle de Murali. Comme dans tous les cas graves de son existence, il se murait dans le silence, ne laissant à personne le privilège de pénétrer dans son intimité.

Devant ce mutisme et ce qui ressemblait à s'y méprendre à un rejet, Smith ne tarda pas à douter. Le terrain était d'ailleurs tout préparé pour cela ! Il n'avait jamais eu une confiance particulière en ses compétences et en son bon droit. Il y avait aussi les reproches constants de Gwénaël qui estimait salutaire de prendre la défense de son frère. Lorsqu'il l'entendit un matin exploser littéralement : « Tortionnaire ! Monstre ! Tu n'es qu'un Owen ! Tu es abject !», il eut la confirmation de ses erreurs. Il ne pouvait continuer ainsi, ni imposer au malade cette discipline draconienne.

Un claquement sec suivi d'un cri le tira du gouffre dans lequel il s'enfonçait. Gwénaël tenait sa joue en regardant son frère avec stupéfaction après cette gifle unique dans les annales familiales. Emmanuel, épuisé par cette manifestation trop rapide, s'accrocha à l'épaule de Smith pour ne pas tomber.

— Je... je t'inter...dis ! Gwénaël ! parvint-il à articuler malgré son essoufflement. Je t'inter... dis !

— Mais... protesta l'enfant sans pouvoir en dire davantage tant il était bouleversé par ce qui se passait.

— Il n'y a pas de « mais ». C'est moi seul qui peux juger ! Ce que m'impose Smith est certainement encore... plus dur pour moi que... pour toi ! Mais je suis sûr... que c'est pour lui... que c'est... le pire ! Il lui faut... du courage et de... la volonté pour... trois ! Alors... ne le compare pas à ... Owen... C'est ignoble ! I... gnoble. Il ne... mérite pas que tu... l'insultes ainsi... alors que... qu'il fait... tout pour que je... guérisse....

Emmanuel aurait sans doute poursuivi sa harangue s'il en avait eu la force. Mais il ne l'avait pas. Il tremblait de tous ses membres et se raidissait pour s'obliger à rester debout. Cinq minutes plus tôt, Smith eut ignoré les manifestations si évidentes de cette faiblesse. Au lieu de cela, il le fit asseoir malgré ses dénégations. Qu'importait ? Gwénaël avait détruit le dernier bastion de ses convictions concernant le traitement à administrer au convalescent.

La journée se passa dans le malaise. Gwénaël qui avait senti qu'il était allé beaucoup trop loin implora le pardon de Smith et celui de son frère. Tous deux le lui accordèrent sans hésiter. Cela ne suffit néanmoins pas à rendre l'atmosphère plus respirable. Emmanuel fit ses exercices presque seul, le marin n'ayant à son égard aucune des exigences habituelles. Il y apporta pourtant une énergie et une persévérance farouches qui en avaient été absentes jusque là.

Le soir survint. Chacun se coucha sans avoir échangé un mot. Depuis sa maladie, Emmanuel, très fatigué, s'endormait immédiatement. Cette nuit là, resté sous une impression pénible, il ne put trouver le sommeil. Ce fut ainsi qu'il vit Smith quitter sans bruit leur petit campement et se diriger vers le Saint-John dont l'épave noire dressait ses moignons contre le ciel étoilé.

Le musicien se redressa brusquement, pour le plus grand mécontentement de Murali qui trouvait toujours très confortable la couverture de son maître. Avec une caresse distraite, celui-ci la lui abandonna, l'esprit totalement en éveil et inquiet. Que se passait-il ? Que signifiait cette escapade ? Avait-elle un lien avec les insultes de Gwénaël ? Le jeune homme, touché au vif, c'est-à-dire dans ce passé duquel il rougissait, allait-il commettre une sottise irréparable ? Emmanuel savait que, dans des circonstances identiques, il aurait choisi une solution radicale. Cela lui était donc tout naturel d'imaginer que Smith pût désirer en finir avec la vie. De la même manière, il ne se posa aucune question quant à son intervention : elle s'imposait. Si le marin était malheureux, son devoir était de lui venir en aide.

En temps ordinaire, rejoindre le Saint-John aurait été un jeu d'enfant et un plaisir : une course légère sur le sable encore tiède et humide de la dernière pluie, une nage vigoureuse dans les eaux limpides et le tour aurait été joué en quelques minutes. Mais là, les trois cents mètres à parcourir étaient aussi interminables que la course du messager de la bataille de Marathon en 490 avant Jésus-Christ.

Pourtant, il n'eut pas une hésitation. Il ne s'agissait pas de savoir s'il était capable de les parcourir. Il fallait les parcourir. Car on ne plaisante pas avec une affaire de vie ou de mort.

Lorsqu'il comprit que cette mort qu'il redoutait pour son ami risquait d'être la sienne, il s'affola. Il allait s'effondrer, se noyer dans cinquante centimètres d'eau... Non, c'était impossible. Il ne pouvait pas succomber si bêtement, si près du but. Il poussa un cri angoissé qui résonna dans la tranquillité environnante. Il tituba encore quelques pas, battit l'eau de ses mains comme s'il avait voulu trouver un appui stable pour se redresser, cria à nouveau. Son dernier réflexe fut de se tourner pour tomber sur le dos et ainsi ne pas se noyer tout de suite.

Mais les deux cris rapprochés avaient alerté Smith qui, n'ayant pas plus tôt vu le corps inerte à la surface du lagon, plongea à sa rescousse. Quelques minutes plus tard, il avait hissé ce visiteur imprévu à bord du Saint-John et l'avait allongé sur la banquette du carré, enveloppé d'une couverture trouvée dans la cabine de Dominique dans laquelle personne n'avait voulu pénétrer depuis sa mort.

Bien qu'il eût sauvé l'imprudent malade, Smith était furieux. Son visage exprimait une très vive contrariété, presque de la haine à l'égard de celui qui avait osé violer son intimité et le lieu de sa retraite solitaire. Il était venu là pour décider de son avenir, une bonne fois pour toutes. Il était désespéré. Et voilà que l'être qui lui était le plus cher au monde venait s'immiscer une nouvelle fois dans ses affaires privées. Il ne voyait dans cette intrusion qu'une indélicatesse, une méchanceté supplémentaire après l'incident provoqué par Gwénaël. Muré dans sa culpabilité, aveuglé par sa souffrance, il ne mesurait pas ce que la venue du musicien représentait : sortant de trois semaines de lutte contre des fantômes, contre la maladie, le garçon manifestait par cette initiative qu'il était redevenu lui-même, un être avant tout tourné vers les autres, réceptif à toutes les ondes qui en émanaient. Alors que le jeune marin s'apprêtait à partir à la recherche d'un autre hâve de solitude, Emmanuel se redressa, parcourut la pièce des yeux et chercha à se lever. Contrairement à ce que crut Smith, ce n'était pas pour lui barrer le chemin. Il semblait ne pas l'avoir vu. Il se dirigea droit vers le piano, l'ouvrit et, s'asseyant sur le tabouret, laissa ses doigts errer sur les touches, faisant retentir dans le profond silence une mélodie très mélancolique et rythmée. Smith en oublia son désir de fuir : il avait déjà entendu l'instrument, mais n'en avait jamais approché un de si près. Il regarda, émerveillé, fasciné par le spectacle de ces doigts agiles courant si légèrement, si sûrement sur le clavier.

— Eh bien, Fabian, que fais-tu ici ?

A cette interpellation soudaine, le jeune homme parut recevoir une secousse électrique. La dernière personne à avoir utilisé son prénom était son père, douze ans plus tôt, la veille de sa mort. Depuis, il n'était que Smith ; le petit Smith ; le jeune Smith. Et voilà qu'Emmanuel Le Quellec, en faisant un demi-tour sur son tabouret, l'apostrophait ainsi, ressuscitant le passé, le rendant plus vulnérable que jamais, le traînant sur un terrain mouvant qui ne lui offrait aucun roc de salut !

Paniqué, épouvanté, Smith voulut fuir. Emmanuel, tout affaibli qu'il était, fut plus rapide et lui barra le passage.

— Non, Fabian, murmura-t-il de cette voix qu'il savait rendre si mélodieuse et expressive, je suis venu pour toi. Seulement pour toi, alors ne t'en va pas !

— Je fais ce que j'ai envie ! rétorqua le marin en voulant le repousser et en n'osant malgré tout pas user de violence à l'égard d'un être presque immatériel dans sa trop grande maigreur.

— Non, Fabian, reprit Emmanuel avec douceur en arrêtant son bras d'un simple contact avec le sien, tu ne sais pas ce que tu fais. Sois gentil, assieds-toi ! Ne te mets pas en colère... Tu sais que c'est encore mauvais pour moi !...

Smith hésita. Il parut un instant près à utiliser la force pour se frayer un passage malgré tout. Mais le garçon avait trouvé appui contre les marches étroites de l'échelle qui montait au pont. Le toucher était impossible. Cela le casserait comme du verre. Vaincu il ne savait pas définir par quoi, il recula et se laissa tomber sur le tabouret de piano, abandonné par le musicien quelques secondes plus tôt. La lumière argentée de la lune, se glissant par le panneau ouvert, illuminait le carré comme en plein jour, éclairant particulièrement le visage du marin et révélant ainsi l'immense fatigue accumulée depuis des semaines.

— Gwénaël t'a fait très mal, n'est-ce pas ?

— Gwénaël a dit la vérité et vous l'avez frappé !

— La vérité ? répéta Emmanuel, étonné. La vérité ? Quelle vérité ? Que tu es un monstre ? Un tortionnaire ? Un nouvel Owen ?

— Exactement ! répliqua Smith d'un ton de défi provocant. Je ne suis rien d'autre !

— Sais-tu à qui tu parles, Fabian ? demanda tranquillement le musicien qui tenait le jeune homme sous son regard ardent.

La question surprit le jeune homme au point qu'il bégaya, décontenancé :

— Que... que voulez-vous dire ?

— Je voulais seulement savoir si tu étais conscient que tu t'adressais à celui que tu as empêché Owen de tuer à coups de fouet sur le Saint-John, dont tu as tenté d'empêcher l'enlèvement, que tu as arraché à l'emprise mortelle d'Owen dans la Vallée Maudite et dont enfin, tu as favorisé la convalescence en te montrant pendant des semaines un dévoué infirmier... Et si tu es conscient de tout cela, où est la vérité ?

Ramassé sur lui-même comme un écolier pris en faute, Smith ne répondit pas. Emmanuel le considéra en silence pendant quelques instants.

— Fabian, reprit-il d'une voix pleine d'une douceur affectueuse, me prendrais-tu pour un ingrat ?

Le jeune homme se risqua à lever les yeux. Non, Emmanuel n'était pas un ingrat. Il ne l'était même pas assez.

— Il ne peut y avoir d'ingratitude à l'égard d'un ver de terre qui, par lâcheté, a laissé s'accomplir tant de crimes. Je n'en ai empêché aucun. Quand il était déjà trop tard, j'ai seulement essayé d'atténuer, bien faiblement, certaines des conséquences de ces crimes.

En entendant ces propos, le musicien avait considérablement pâli, un exploit en raison de son teint cadavérique. Il se redressa d'un bond pour aller droit à Smith. Les larmes qui scintillaient dans ses yeux les rendaient phosphorescents dans l'obscurité.

— Pardonne-moi, Fabian ! murmura-t-il. Oui, je t'ai insulté. Oui, j'ai eu des paroles très dures pour ta lâcheté. J'avais si mal de voir le gâchis de ta personne et de nos projets. Pardonne-moi de t'avoir jeté plus bas que terre. C'est inexcusable... Je t'en voulais tellement de m'avoir dit que j'arrivais trop tard. Je souffrais de te savoir sous la coupe d'Owen et de ne rien pouvoir faire pour t'aider. Alors, je suis devenu méchant. Fabian, cette amitié que tu as refusée le premier jour où nous avons travaillé ensemble dans la mâture, je te l'offre à nouveau. L'accepteras-tu ? Pourrai-je y voir le signe de ton pardon pour toutes mes cruautés verbales à ton égard ?

Smith n'eut cette fois aucune hésitation. Il se saisit aussitôt des mains du musicien et les pressa dans les siennes, incapable de prononcer un mot tant l'émotion l'étouffait. Il n'était plus question de se donner la mort. L'avenir s'illuminait désorm...

La chute d'Emmanuel le ramena brutalement à la réalité, le faisant maudire son égoïsme. Le convalescent s'était traîné jusque sur le Saint-John malgré son état de faiblesse dans l'unique but de l'empêcher de mettre fin à ses jours et, lui, comme un idiot, avait eu besoin de preuves d'amitié supplémentaires ! Allait-il payer cher cette imprudence ?

Gwénaël ne soupçonna aucunement l'équipée nocturne de ses deux compagnons lorsqu'il les vit, à l'aube, fendre d'un bras énergique l'eau si transparente du lagon. Il se dit que Smith était quand même bien rigoureux d'imposer à son frère des exercices si matinaux. D'un bond, il les rejoignit en s'assurant, comme toujours qu'aucun aileron menaçant ne se profilait à la surface. Il remarqua aussitôt à leur salutation qu'ils avaient tous deux l'air beaucoup plus détendu que la veille. Cela le confirma dans sa certitude qu'une bonne nuit de sommeil est réparatrice.

Une des premières activités d'Emmanuel fut de calculer le point afin d'être sûr de leur situation. C'était un exercice que James Larkin lui avait fait faire et refaire et que malgré sa complexité, il maîtrisait parfaitement. Sa seule incertitude résidait en la fiabilité des deux chronomètres qu'il avait à sa disposition. Mais il n'avait pas le choix. Il répéta trois fois l'opération pour plus de sécurité et n'obtint que des changements minimes. Il put donc enfin donner la position suivante :

177 ° 27' de longitude Est

23 ° 7' de latitude Sud

Ce qui plaçait leur îlot à distance égale de la Nouvelle Calédonie, des Nouvelles Hébrides, des Fidji et de l'archipel des Tonga. L'île d'Ismaël était beaucoup plus à l'est.

Confronté à cette triste réalité, Emmanuel ne put dissimuler son chagrin. Avec le retour à la vie, sa propre personne s'anéantissait devant le malheur des autres. Il était parti pour Ismaël. Celui-ci restait inaccessible et ceux qu'il avait entraînés dans cette aventure étaient prisonniers de quelques hectares de montagne entourés par un océan sans limite. Le Saint-John n'était plus qu'une carcasse inerte, bien ancrée dans son berceau de sable.

Le voyant prostré devant les cartes marines étalées sur la table du carré, Smith s'assit à côté de lui.

— Mauvaises nouvelles ?

Le garçon désigna la croix qu'il venait de faire au milieu de l'immensité du Pacifique Sud.

— Concrètement, cela donne quoi ?

— Deux cents à deux cent cinquante milles de la terre la plus proche, je pense.

— C'est énorme...

— Enorme, répéta Emmanuel comme un écho.

Ce ne fut que plus tard dans la journée qu'il sortit de son mutisme. Smith et lui avaient regagné la terre. Ils finissaient leur repas frugal en compagnie de Gwénaël.

— Quelles nouvelles avons-nous du camp Sud ? Depuis notre intrusion chez eux, nous n'avons vu personne ! Si encore c'était parce qu'ils sont trop occupés à s'organiser, ce serait acceptable, mais d'après ce que vous dites, ils sont tous de plus en plus désoeuvrés ! Il va falloir que cela change !

— Crois-tu que le fait de connaître notre position va favoriser ce changement ?

— Comme tu demandes cela bizarrement, Fabian ! Serais-tu sceptique quant à leur aptitude à faire face à l'adversité ?

Smith hocha longuement la tête.

— Si tu veux une réponse honnête, oui. Leur comportement depuis le naufrage n'est pas vraiment à leur louange. Chacun est parti de son côté sans chercher à travailler pour le bien commun. Si tu annonces à tes camarades que nous sommes loin de toute terre, que nous sommes hors des voies normales de circulation des navires, cela ne va pas contribuer à leur rendre l'optimisme ! Et comment les blâmer ? Notre avenir n'a rien de très réjouissant ! Qu'en penses-tu, toi ? Comment envisages-tu notre situation ?

Certainement Emmanuel avait déjà longuement réfléchi à cette question fondamentale. Néanmoins, il ne répondit pas tout de suite. D'un air absent, il regardait son petit frère qui s'acharnait à ouvrir une noix de coco. Murali, jamais très loin de son maître, dormait à quelques pas, inconfortablement installé sur le tronc d'un cocotier presque parallèle au sol. Entre les troncs graciles, le lagon étincelait sous les derniers rayons du soleil. La barrière de récifs se frangeait d'orange et de rose.

— Si j'étais seul ou avec des gens déterminés, je construirais un canot, un radeau, une pirogue, que sais-je, un objet flottant et je partirais pour la terre la plus proche.

— Es-tu à ce point inconscient ? s'écria Smith, tellement sidéré par cette réponse audacieuse qu'il en perdit la déférence qu'il avait toujours pour son jeune ami. Même s'il avait consenti à se montrer plus familier à son égard, quelque part dans sa tête, il restait toujours le subordonné.

— Inconscient ? Pas du tout. Cela fait partie de la panoplie du parfait Robinson : la bouteille à la mer, le message accroché à la patte d'un oiseau, le feu au sommet de la montagne... Demande à Gwénaël, il connaît tout sur le sujet !

— J'ai cru m'en apercevoir, admit le jeune homme avec un sourire, mais je crains qu'il n'ait pas correctement appris à ouvrir les noix de coco. Il va se blesser ! Gwénaël ! Fais attention !

La mise en garde arriva trop tard. Le couteau dérapa et la lame érafla tout le dessus de sa main gauche. Il fallut nettoyer la plaie superficielle mais qui saignait beaucoup et faire un pansement. Smith, habitué depuis quelques semaines à ce rôle d'infirmier, se chargea de la besogne. Gwénaël, penaud de sa maladresse qui en faisait un piètre Robinson, vint s'asseoir sagement aux côtés de son frère qui le rassura d'une grimace affectueuse.

— Heureusement que tu n'es ni pianiste, ni violoniste, petit frère ! Pour en revenir au sujet de notre conversation, construire une embarcation est une nécessité. Cela nous permet de travailler ensemble à un projet commun. Les bouteilles à la mer, c'est quand même limité. Et je nous vois mal entretenir un feu sur un des sommets de cette île. Nous le ferions quelques jours puis nous abandonnerions parce que c'est trop dur. Il faut être réaliste !

— Et tu envisagerais vraiment de partir en canot ? demanda Gwénaël qui ne savait trop s'il devait s'en réjouir ou s'en effrayer.

Smith attendait la réponse avec autant d'intérêt que l'enfant.

— Je me verrais mal rester des mois et des années inactif à guetter l'hypothétique...

— La quoi ?

— La venue peu probable d'un bâtiment.

— Construire, c'est une chose, mais partir, c'est plein de danger...

— Qui ne tente rien n'a rien ! trancha Emmanuel d'un ton calme et déterminé.

— Et c'est ce que tu vas annoncer à tes camarades ?

— Je leur dirai la vérité, celle que vous connaissez maintenant comme moi, à savoir que nous sommes à plusieurs centaines de milles d'une terre habitée et que si nous voulons partir d'ici, il nous faudra le vouloir...

— Et tu nous crois capables de construire pour nous huit un canot qui tienne la mer ?

— Je l'ignore. Je le saurai quand nous aurons essayé !

Smith considéra son jeune ami sans un mot, pensif, en triturant sa moustache. Plus le temps passait, plus il découvrait la personnalité complexe de musicien, son tempérament de battant. Il s'étonnait de le sentir si différent des enfants du même âge alors qu'il appartenait à leur monde. Saurait-il entraîner à sa suite les six garçons qu'un nouveau voyage en mer allait terrifier ?

— Ils feront ce qu'ils veulent, rétorqua Emmanuel très tranquillement. Je ne les forcerai ni à partir, ni à rester. Les deux présentent des risques qu'il leur faudra mesurer. Ce sera leur choix. Dans la situation qui est la nôtre, il faut être très clair : nous ne devons compter que sur nos propres forces pour nous en sortir, dans un an, comme dans dix. C'est tout.

— Tu vas m'accuser d'être un affreux rabat-joie, reprit le jeune marin qui voulait mesurer jusqu'où son ami était capable d'aller.

— Parle !

— Si tes camarades te laissent tomber ? S'ils refusent de coopérer...

— Nous serons déjà trois contre cinq.

— Trois ?

— Oui, répliqua Emmanuel comme s'il s'agissait d'une évidence. Toi, Gwénaël et moi.

Smith ne put s'empêcher d'esquisser un sourire. Tant de confiance l'émouvait.

— Puis-je encore te poser une question ?

Il prit comme un assentiment le petit signe de tête de son compagnon.

— A supposer que tes camarades n'entrent pas dans ton projet, comment vont-ils survivre au découragement, au désespoir ? Ils n'auront rien à quoi se raccrocher !

— Nous aviserons !

— Un Robinson ne désespère jamais ! déclara Gwénaël avec une gravité comique. Il agit !

— Eh bien, agissons ! s'écria Smith dont la jeunesse appréciait de genre de discours énergique.

La première conclusion de cette discussion fut de rejoindre le camp Sud dès le lendemain. Emmanuel allait de mieux en mieux. Les derniers jours avaient vu une progression fulgurante de son état et il avait grand hâte de passer à l'action. Il voulait aussi revoir son aîné dont il ressentait très douloureusement l'absence depuis leur naufrage sur l'île.

Le manque de chaleur des garçons en retrouvant les nouveaux venus leur fut très pénible. Il leur sembla être devenu des indésirables. Smith, toujours prêt à se remettre en cause et à s'attribuer la cause des problèmes, songea à se retirer, croyant que sa présence gênait les retrouvailles. Il attendit cependant qu'Emmanuel eut résumé la situation à cinq visages au mieux indifférents, au pire, hostiles.

— Ah oui, ricana Yannick en prenant la parole en français, tu trouves le moyen de nous échouer sur une île détestable à cause de ton incompétence et tu voudrais que nous nous réjouissions de la quitter en construisant un canot de fortune ! Pose-toi donc la question de savoir pourquoi nous sommes ici, si loin de nos parents ! Pourquoi le capitaine Larkin et monsieur Taylor ont été abandonnés ? Hein ? Pourquoi ? Parce que Monsieur-je-sais-tout a voulu retrouver sur une île du Pacifique un vieux débile qui y était de son plein gré ! Et Monsieur-je-sais-tout a armé un bâtiment avec un équipage pourri dont il reste ce pitoyable spécimen de lâcheté et d'abjection !

Aux derniers mots, Emmanuel bondit, le visage convulsé de rage, outré de pareils propos dans la bouche de son aîné. Gwénaël, sidéré par ce qu'il venait d'entendre, en avait perdu le souffle.

— Je t'interdis de me frapper, de me toucher ! hurla Yannick toujours en français. Oublierais-tu de quels bas-fonds tu sors ? Tu n'es qu'un va-nu-pieds recueilli par charité, un bâtard, un rat d'égouts dont tu as la couleur ! Et tu me fais perdre mes parents pour avoir tenté de sauver un autre salopard comme toi !

Seuls les français avaient compris ce discours de haine qui visait à tuer aussi sûrement qu'une pluie de flèches empoisonnées. Maximilien que le choc avait cloué sur place fut bientôt tiré de son hébétude par l'expression qu'il lut sur le visage déjà si ravagé d'Emmanuel. Il se précipita vers lui, mais le musicien ne l'attendit pas. A son premier mouvement, il détala et disparut derrière les arbustes. Le jeune noble se retourna alors vers Yannick qu'il fit rouler à terre.

— Salaud ! Salaud ! Ordure !

Les trois anglais et le petit italien ne démêlaient rien de ce conflit d'une extrême violence. Smith, lui, y sentit une terrible menace pour leur avenir. Il avait lu un désir meurtrier dans le regard de Yannick Le Quellec lorsqu'il avait prononcé ces paroles dévastatrices auxquelles il n'avait rien compris sinon qu'elles cherchaient à faire le mal. Il avait vu la totale décomposition des traits d'Emmanuel en l'entendant et maintenant, il entendait les sanglots sans retenue de Gwénaël, effondré sur le sol. L'affaire n'était pas anodine, au point même qu'il dut intervenir pour délivrer Yannick que Maximilien prenait pour une cible à totalement massacrer.

— Mais... mais qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui vous arrive ? s'enquit Morgan, stupéfait par ce déchaînement de violence verbale et physique chez des gens habituellement fort tranquilles et qui paraissaient bien s'aimer.

C'était aussi la question qu'aurait aimé poser Smith s'il en avait eu l'audace. Il était un peu embarrassé d'être témoin d'une rivalité ou de problèmes qui appartenaient à l'histoire personnelle des jeunes naufragés. En sa qualité de matelot et d'ancien pirate, il n'avait aucun droit d'assister aux querelles de l'arrière.

Maximilien suivit des yeux Yannick qui, meurtri et contusionné, s'éloignait en boitant.

— Rien qui vous concerne, répondit-il sèchement. Rien du tout.

— Rien, répéta Morgan, moqueur. C'est visible ! Comme il est visible que vous avez bien du mal à être sociables, vous les français !

— Quand on n'a que des stupidités à dire, on se tait ! rugit Maximilien, piqué au vif.

— Quand on prend la mouche aussi facilement, c'est que la critique est percutante !

— Au moins, n'envenime pas les choses ! grommela Michael avec un bon sens surprenant, en tirant Morgan en arrière. Nous n'avons pas besoin d'une guerre fratricide. Je propose que nous allions nous baigner pour nous changer les idées.

Luigi n'attendait que cela. Il chercha à entraîner Gwénaël, toujours en larmes. Sans succès. Le benjamin des Le Quellec avait le cœur trop plein de chagrin pour songer une seule seconde à s'amuser. Comme ses deux frères qu'il adorait et qui, savait-on pourquoi, s'entredéchiraient, il choisit la solitude. Maximilien de Hautefort et Smith restèrent donc en tête à tête, immobiles, parce qu'ils avaient trop à penser pour bouger ou même parler. Le jeune noble savait que désormais son enfance était tristement achevée : cette scène dramatique, tout en en ressuscitant l'un des plus douloureux épisodes en avait aussi marqué le terme définitif. Quatre ans auparavant, il avait proféré à l'égard d'Emmanuel les mêmes insultes dont s'était servi Yannick. Jalousie de gosse, imbécillité, amplification de propos entendus chez lui. Il en avait été rudement puni : une exclusion de la pension pendant un an, la peine très visible de ses parents, la mise en quarantaine par les enfants Le Quellec. Il avait depuis longtemps révisé son jugement sur l'enfant prodige sorti du néant et avait même fini par oublier ses origines obscures. Et voilà que soudainement, sans provocation d'aucune sorte, Yannick avait balancé de cinglants reproches à son frère adoptif, ce frère qu'il semblait pourtant aimer, admirer et protéger. Pourquoi ? Pourquoi ? Maximilien ne comprenait pas cette éruption de haine. Il songea alors à son attitude étrange depuis le naufrage, plus précisément, depuis qu'il avait ramené avec Smith le corps inanimé d'Emmanuel de la Vallée Maudite. De l'indifférence. Jamais il ne s'était rendu à son chevet. Jamais il n'avait demandé de nouvelles. Jamais il n'avait paru affecté par sa si longue convalescence. Regrettait-il donc qu'il n'eût pas été tué par Owen, ce qui lui aurait assuré une place d'aîné plus confortable que celle qu'il avait, plus âgé d'un an mais moins brillant que son cadet ? Etait-ce une jalousie dévorante qui l'avait fait parler comme il avait parlé ? L'affreuse terreur de la nuit dans la Vallée Maudite avait-elle fait chavirer son cerveau ?

Maximilien leva les yeux vers Smith qui, comme lui, devait réfléchir à la situation à en juger par son air grave, ses sourcils froncés, son regard inquiet. Il comprit qu'il avait devant lui celui qui pouvait l'aider à porter son fardeau, celui qui aussi, sans doute, pouvait sauver le groupe de la dislocation en sachant trouver la solution la plus adéquate. Après tout, le marin était l'adulte. La sagesse. L'autorité.

— Il faut retrouver Emmanuel ! murmura-t-il d'une voix qu'il s'étonna d'être si lasse.

— Où, monsieur de Hautefort ? demanda Smith avec un geste vague qui englobait l'ensemble de l'île.

— Jusqu'aux portes de l'enfer s'il le faut, répliqua le garçon d'un ton rageur. Nous devons le retrouver ! C'est une question de vie ou de mort.

Le regard du marin s'acéra. Il y eut un très bref silence.

— Suicide ou assassinat ?

Par cette question laconique, il était allé droit au but sans s'embarrasser de fioritures.

— Suicide, répondit Maximilien, tout aussi sobrement.

Cette réponse n'étonna pas le marin. Chaque jour qui passait lui révélait une facette de la personnalité de son ami. Il ne chercha pas à savoir la nature des propos de Yannick : il lui suffisait d'être certain qu'ils l'avaient fait basculer dans le désespoir, ce désespoir fatal qui nie toute lutte. Ne l'avait-il pas connu, lui aussi, par deux fois ce dernier mois ? Un grand froid envahit son cœur.

— J'ai peur, Smith ! s'écria Maximilien en abandonnant l'habituelle hauteur qu'il conservait toujours un peu à l'égard du marin, pirate redevenu honnête homme. J'ai peur ! Je ne veux pas qu'il meure ! Allez ! Allez ! Vous seul pouvez l'arrêter !

— Moi ? Moi ? Pourquoi moi ?

— Parce que vous êtes son ami, peut-être son seul véritable ami. Ne vous en défendez pas. C'est la vérité. Emmanuel acceptera de vous ce qu'il refuserait de nous, de moi en particulier !

L'humilité naturelle de Smith ne s'offusqua pas de la reconnaissance par un tiers d'un état de fait. Maximilien avait dit vrai, le marin le savait au plus profond de lui-même. Il ne s'interrogeait pas sur les raisons qui le rendaient si proches du musicien. Il les acceptait. Et il devait être à la hauteur de cette amitié contre nature. C'était à lui de s'interposer entre le garçon et sa décision de mort, comme quelques jours plus tôt, Emmanuel était venu l'empêcher de commettre une sottise.

— J'y vais, monsieur de Hautefort...

— Maximilien, corrigea doucement le jeune noble.

— Mais je... je puis arriver trop tard...

Les yeux du français se remplirent de larmes.

— Je le sais. Mais il faut tout tenter. Tout.

Smith eut pitié de sa détresse qui en faisait soudain un fragile enfant terrifié par l'écrasante responsabilité qui reposait sur ses épaules peu préparées à cela.

— Espérez ! Emmanuel ne peut pas...

Maximilien secoua tristement la tête à ces paroles de vain réconfort.

— Merci, Smith, mais il ne faut pas se leurrer : toutes les tortures d'Owen, toute la violence des dernières semaines ne sont rien en comparaison de ce qui vient de se passer. Rien du tout.

Il hésita un instant puis, ajouta :

— Pour que vous compreniez vraiment, je devrais vous expliquer, mais ce n'est pas mon secret. C'est celui d'Emmanuel. Lui seul peut vous le révéler. Croyez-moi seulement quand je vous dis que celui qui est capable de surmonter une tempête tropicale et les sévices d'un malade mental est incapable de se batte contre cela.

— Je n'avais rien demandé, répliqua fièrement Smith, blessé par la remarque du garçon.

Maximilien lui saisit la main.

— C'est bien pour cela que c'est à vous d'aller à son secours. Vous n'avez besoin que de votre cœur...